Le record du monde du 5000 mètres féminin demeure sur les tablettes. Almaz Ayana et Genzebe Dibaba n’ont pas pu gommer la marque de Tirunesh Dibaba. La chaleur et une tactique de course compliquée par la présence de ces deux athlètes ne l’ont pas permis.

 

Almaz Ayana et Genzebe Dibaba

Almaz Ayana et Genzebe Dibaba

 

Un record ne se torpille pas d’un coup de baguette magique. Tous les paramètres doivent s’emboîter pour produire le miracle des secondes avalées. Avec un thermomètre affichant 30 degrés à 21h 30, et une forte humidité, un premier élément, fondamental, posait d’entrée une difficulté. Le demi-fond long déteste la chaleur. Avant la course, Almaz Ayana n’avait pas dissimulé que sa principale inquiétude dans cette quête de record se situait dans les fantaisies du mercure.

Pour faire disparaître un record des tablettes, la tactique est l’autre point crucial. Et là, les choses apparaissaient très compliquées avec la présence dans la course de deux leaders, Almaz Ayana et Genzebe Dibaba, toutes les deux susceptibles de s’approprier ce record du monde, et d’empocher au passage les 50.000 dollars de prime.

A 23 ans, et après seulement deux ans sur le 5000 mètres, Almaz Ayana s’est invitée depuis le mois de mai dans la cour des très grandes, avec sa performance de Shanghai, 14’14’’32, la hissant dans le top 3 de tous les temps. Sur la lancée, les anticipations allaient bon train pour l’imaginer déjà au premier rang, en balayant sa compatriote Tirunesh Dibaba.

Une allure de 67-68 secondes

Almaz Ayana n’éludait pas ces expectatives. Au contraire, elle répétait à tout va être préparée pour une telle performance, qu’elle estimait pouvoir atteindre à raison d’un rythme régulier de 67’’-68’’ au tour.

Et Genzebe Dibaba, quelles étaient ses intentions ? Difficile de le savoir, la jeune Ethiopienne fuyait la conférence de presse, et son coach, le fameux Jama Aden n’était pas plus présent pour expliciter leur approche, et leur validation d’un plan où les deux athlètes prendraient la tête à tour de rôle pour se départager sur la fin.

Genzebe Dibaba

Genzebe Dibaba

A la découverte de cette stratégie, la surprise d’Almaz Ayana n’était pas feinte. Elle soulignait qu’aucun échange n’avait eu lieu entre elle et le duo Dibaba-Aden pour définir une quelconque entente sur la piste. Une telle idée apparaissait visiblement plus que saugrenue à Almaz Ayana, qui s’insurgeait en lâchant plusieurs fois : « On parle tout de même d’un record du monde ! »

Et c’est au panache qu’elle voulait aller le chercher, avec une idée toute simple : « Moi, je compte aller devant. C’est comme ça que je peux garder le bon rythme. » Tout en analysant : « Il s’agit d’une compétition individuelle, pas d’un championnat où on court pour son pays. »

 

Les deux Ethiopiennes se connaissent peu

Hormis leur nationalité commune, Almaz Ayana et Genzebe Dibaba n’ont pas grand-chose en commun. Almaz Ayana n’est pas issue de Bekoji, le fief des meilleurs athlètes d’Ethiopie, entre autres de Kenenisa Bekele, Haile Gebrselassie, et de toute la famille Dibaba. Elle-même est née à Benishangul-Gumuz à 650 kilomètres d’Addis Abeba, où elle s’entraîne maintenant sous la houlette de son mari Soresa Fida.

Et ce n’est pas non plus à Addis qu’elle côtoie Genzebe Dibaba, le plus souvent partie à l’étranger en camp d’entraînement, dans le sillage du groupe de Jama Aden, qui l’a amenée cet hiver au record du monde en salle (14’18’’86).

Deux clans que tout ou presque sépare jusqu’à leurs managers, et qu’une union sacrée ne pouvait séduire, même pour un record du monde. A l’analyse, force est d’admettre que Genzebe Dibaba s’était surtout invitée à la fête pour la gâcher… A la mi-course, elle prenait un relais pour ralentir volontairement l’allure, tombant des 69 secondes au tour enquillées par Almaz Ayana à 72 secondes seulement.

Genzebe Dibaba ralentit l’allure

On comprenait alors qu’elle avait un seul objectif en tête, la victoire et que surtout le chrono ne descende pas trop… Elle se replaçait ensuite dans la foulée de sa rivale qu’elle suivait comme son ombre, et on savait alors qu’elle allait patienter jusqu’à la cloche pour accélérer et s’envoler vers la première place, reléguant Almaz Ayana au rang de faire-valoir.

Almaz Ayana

Almaz Ayana

Mais cette tactique, si souvent utilisée dans le passé par Bekele ou Gebrselassie, souffrait d’un manque de panache qui ulcérait les spécialistes. Marc Maury, comme Laurent Boquillet, confiaient par la suite leur exaspération d’une telle attitude, qui détonne un manque de respect à ses adversaires…

Le sourire de Genzebe Dibaba à l’arrivée contrastait avec le visage fermé d’Almaz Ayana, terriblement déçue par ce marché de dupes, et aucune des jeunes femmes ne faisait le moindre pas l’une vers l’autre pour se féliciter ou se consoler.

Almaz Ayana d’autant plus déçue que le stade de France compte pour beaucoup dans son parcours, c’est ici il y a deux ans que cette spécialiste de steeple avait découvert pour la première fois le 5000 mètres, et pris conscience de son potentiel sur cette distance. Cette fois-là, elle avait terminé seconde derrière une certaine Tirunesh Dibaba…

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photos : Gilles Bertrand