Le documentaire diffusé début août par la chaîne allemande ARD dévoile un très sombre aspect du Kenya, avec des images démontrant l’utilisation du dopage par les athlètes kenyans, et la révélation que 18 médaillés du Kenya entre 2001 et 2012 présenteraient des tests sanguins douteux. Des éléments accueillis avec stupeur au Kenya.

 

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Choqués et surpris. Les deux adjectifs résument l’état d’esprit au Kenya après les accusations de dopage formulées dans le documentaire de l’ARD. Les images tournées par Hajo Seppelt à Eldoret et alentours donnent une vision très effrayante de l’utilisation du dopage par les athlètes kenyans.

Le sujet est brûlant dans ce pays qui s’est construit une telle notoriété autour de ses athlètes, dévoreurs de médailles et de records. Et la manne financière qui s’en est suivie a encore intensifié l’intérêt autour d’eux, businessmen et investisseurs privilégiés.

La survenue des premiers cas de dopage s’est produite comme un boomerang, et la communauté running du Kenya est apparue comme frappée par une énorme surprise. Lors de notre voyage à Eldoret en mai dernier, toutes les personnes rencontrées affichaient quasiment le même discours : ce fléau ne leur était pas connu, du moins jusqu’à très récemment. Benjamin Limo, Absel Kiprop, David Rudisha, Brother Colm, Patrick Sang, Nahashow Kibon, autant d’athlètes et d’entraîneurs de renom, plaidaient l’ignorance de ces dérives.

Les pharmaciens et médecins, à l’origine du dopage ?

La plupart de nos interlocuteurs n’avaient pas d’idée précise sur les personnes orchestrant ce dopage. Mais il avait été évoqué l’implication de pharmaciens et médecin, et les avis semblaient converger en ce sens. Exactement la situation que le documentaire de l’ARD dévoile, avec ces médecins et pharmaciens procédant à des injections dans des arrières salles ou bureaux pouilleux.

A Eldoret en mai, le plus disert sur le sujet avait été le Hollandais Jeroen Deen, un physiothérapeute travaillant en indépendant au Kenya, et au contact régulier avec les athlètes. Il avait été clair et précis, soulignant que le dopage existait depuis longtemps mais ne concernait pas beaucoup d’athlètes, la majorité issue de groupes de niveau intermédiaire, qu’on ne contrôle pas. Pour lui, les athlètes étaient les victimes des pharmaciens, qui les approchaient pour les inciter à utiliser des produits dopants, moyennant paiements sur leurs futurs gains. Et utilisant ensuite l’arme du chantage pour les obliger à garder le silence sur ces agissements.

Des personnes payées pour des injections ???

Un scénario qu’on voit se jouer sous les caméras de la télévision allemande, mais au Kenya, ces scènes ont suscité des réactions un tantinet hostiles. Comme me l’écrit Justin Lagat, jeune journaliste du web : « Il est facile de trouver des personnes acceptant des injections pour un peu d’argent, en cette période économique très difficile. »

Toutefois, l’argument d’une mise en scène artificielle paraît peu crédible. Pourquoi Hajo Seppelt prendrait-il le risque d’une telle orchestration alors qu’il détient tellement d’informations validées sur les pratiques en Russie ou sur les cas de dopage dissimulés par l’IAAF, au point qu’il a ébranlé tour à tour la Fédération de Russie et l’instance internationale ?

La réaction de Justin Lagat révèle en réalité d’un véritable désarroi : le jeune homme également un athlète de petit niveau, a fréquenté de nombreux camps d’entraînement, et soutient n’y avoir jamais assisté à rien d’anormal.

Les contrôles peu nombreux et difficiles à réaliser

Matthew Kisorio, l’un des premiers Kenyans à avoir été contrôlé positif, aux stéroïdes anabolisants, avait pourtant dressé un tableau moins naïf de la réalité des pratiques dans les camps d’entraînement. Il avait accepté d’intervenir dans le premier documentaire réalisé par l’équipe de Seppelt, et diffusé en décembre dernier, pour en témoigner, mais après que sa suspension se soit achevée, il a maintenant retrouvé le goût du secret, et avait complètement refusé d’évoquer avec nous à Eldoret en mai cette période sombre.

Une dérive sans beaucoup de garde-fou, en raison de la carence de contrôles effectués auprès des athlètes du Kenya. Comme me l’a expliqué avec un vrai réalisme Jeroen Deen : « Le système de localisation quotidienne obligatoire n’est pas facile à faire au Kenya. Les lieux d’entraînement changent beaucoup et au dernier moment. Et il peut être impossible de trouver les gens. »

Sur ce point, tous les avis convergeaient : les contrôles sont quasi-inexistants, hormis pour le top niveau mondial. Et des athlètes comme Absel Kiprop, David Rudisha, Benjamin Limo, ou encore le marathonien Emmanuel Mutai, soumis, eux, à des contrôles réguliers, s’offusquaient de telles carences évidemment propices aux dérives.

Wilson Kipsang et Eliud Kipchoge protestent

L’exaspération des athlètes « propres » est encore montée d’un cran après la diffusion du reportage allemand, et quelques athlètes de l’équipe nationale pour le Mondial de Pékin, emmenés par l’ancien recordman du monde Wilson Kipsang , médaillé de bronze aux JO de Londres, ont publiquement réagi pour protester, et soutenir la théorie de simples « allégations », non vérifiées.

Wilson Kipsang, et Eliud Kipchoge, ancien champion du monde du 5000 m, vainqueur de New York, se sont ainsi évertués à répéter au micro de Copperfield Lagat, le journaliste du Daily Nation, que le monde entier ne doit pas douter des performances des athlètes kenyans : « Nous avons couru beaucoup de courses où les échantillons collectés ont donné des résultats négatifs. »

Mais les péripéties récentes des échantillons négatifs retestés par l’IAAF pour dévoiler une positivité dix ans plus tard ont ajouté une toute autre dimension à ce problème. Et dans un contexte aussi sombre, la solution de la sanction à vie en cas de dopage déjà plébiscitée par plusieurs athlètes du Kenya pourrait apparaître comme la panacée, faute de voir une solution se construire sous l’égide d’une Fédération du Kenya, connue pour sa corruption, et qui n’a réagi face à ce documentaire qu’en le qualifiant de « mensonge ».

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : Gilles Bertrand