Dominique Chauvelier

Dossier Le Mans, Ententes et Mésententes – Acte 1 : Dominique Chauvelier, Monsieur Marathon France en connait un rayon sur les Ententes qui se sont succédées dans la Sarthe. Il en a été tour à tour l’acteur, le moteur, l’athlète fétiche, le décisionnaire et le franc tireur de ces clubs réunissant depuis 50 ans les forces vives de l’athlétisme local. Depuis peu, il a pris du recul. A bientôt 60 ans, il observe de loin les grandes manœuvres. Une forme de sagesse ?

 

De la rue, le coup de sonnette ne s’entend pas. Deuxième coup, au cas où ? Des bruits de pas se distinguent, la porte s’ouvre.

Il est 10 heures du matin. Dominique Chauvelier nous reçoit dans son chez lui. Non loin de la gare. Une maisonnette soigneusement décorée,  intérieur douillé, parquet ciré. Nous prenons un café. Petit bar et tabourets, des bibelots, des tableaux caressés d’une lumière migrant du jardin attenant. Gris et timide.

Dominique est sapé comme un animateur du Grand Journal. Mince, élégant, souriant, charmant, 60 ans dans quelques mois, il n’en fait pas un tabou mais la mâchoire grince.

Un escalier étroit mène à l’étage. On se faufile. Au mur, des tableaux de famille, le père, la mère, Dominique en poupon, blond, tout mignon, dans un grand cadre, le grand père sabre pointé vers l’avant, casque de dragon sur la tête, fier sur son destrier.

Sur le palier quelques affiches, Barcelone 92, quelques photos anciennes d’illustres marathoniens, un univers se précise. Nous rentrons dans son bureau. Odeur de peinture fraîche. La petite entreprise de Dominique Chauvelier, c’est ici.

Nous parlons de ses trois enfants qu’il a élevés seul. Du dernier, il vit encore sous son toit, il précise : « il vient d’avoir un CDI ». On parle de sa petite entreprise, de cette estampille « chauchau » qui se vend comme des Big Mac. « Si j’ai acheté cette maison, c’était pour être proche de la gare. Ca, c’est mon côté pragmatique ». Dominique Chauvelier, ici et là, le parrain, le tonton, le paternel de cette France qui court, de l’Aubrac et son aligot, à Paris et ses Battle show, l’encadrant, l’entreprenant, le clairvoyant, le flibustier, le meneur d’allure. Quelque soit son rôle, quelque soit le contrat d’un jour, d’une année, Dominique Chauvelier a belle allure, il savoure : « Moi, je peux parler de tout, de mon âge, des femmes, de l’argent ».

« Il faut éviter de dire, c’était mieux avant, il faut dire c’était bien avant »

Son grand âge lui fait dire des choses. Il a tout vu, il a tout fait, oui et alors ? Alors, on le questionne, on l’interroge, souvent, c’est un expert hors pair. On lui reproche sa gouaille, son côté poltron et séducteur… « mon égo ? », il assume, mais lorsqu’il faut parler athlé, il pose les deux coudes sur la table. Celui qui a traversé un demi-siècle d’athlétisme vous apostrophe :  « Je t’écoute ». Puis il ajoute pour ne pas jouer les « vieux cons » : « Il faut éviter de dire, c’était mieux avant, il faut dire c’était bien avant ». Ca cloue le bec à ses détracteurs. Ils sont nombreux.

Passé, présent, avec Dominique Chauvelier tout se mélange, tout s’enchaîne, tout s’entrecroise.  Poreux et friable. Il n’y a rien de rectiligne comme lorsqu’il s’agit d’évoquer ces Ententes et mésententes qui ont animé depuis 50 ans l’athlétisme sarthois.  Nous sommes au Mans et son circuit fétiche aux 18 virages et chicanes, les sorties de route n’ont rien d’anormal.

Cette histoire s’émaille donc de flashback. Fin des années 80. Dominique Chauvelier est déjà à son compte. Son début de carrière sportive, il s’est construit dans le cadre d’une Entente, l’EACC réunissant Cheminots et COP des usines Renault, deux gros clubs qui ferraillent les points aux Interclubs, des coureurs à 14’20’’ en veux tu en voilà, les Fouqueray, les Bouvier, Michel Geraudie le leader, des sprinters aussi, Gérard Boutier le plus connu, un gars à 46’’ sur 400.  « Je suis issu de cette famille là ».

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« Les Ententes, ça marche par cycle,  c’est comme une histoire d’amour, il faut une fin ». L’EACOC échoue, l’ESSA 72 est créé, Chauvelier, le totem, fédère, agrège à son tour. L’âge mûr sur le plan athlétique, le temps des copains encore, toujours, c’est ainsi que fonctionne le médaillé de bronze aux Europe de Split en 1990. Des amours, des passions, des amitiés, sans bornes avant que l’usure du temps, les conflits, les intérêts de chacun, la politique aussi, ne fassent leur œuvre dans le ciment de ces relations.  Il parle encore au présent pour dire : « Je suis le leader et François Barreau mon lieutenant ». Des gars à moins de 30, les Sainthorand, Bertron, Serbouti, Cureau, Hauteville, Olivier sur le devant des cross, le couple Tarlin, des profs de La Flèche,  pour le côté athlé jeunes, détection. « On est un vrai club d’athlé. On s’autofinance. Je me souviens, Jean François Bertron travaillait dans l’hôtellerie,   il décroche 20 000 francs ». Le record de l’Heure, quatre titres de champion de France de cross, c’est cette époque là avec Yves Nonin, le complice de toujours,  chargé des finances. Mais à vouloir trop bien faire, l’argentier du club est mêlé à un petit scandale politico-financier surgissant au coeur d’une élection locale.  L’ESSA 72 ne s’en remet pas. Nonin, Chauvelier, les deux hommes se sont revus il y a peu lors du Cross Ouest France,  des larmes ont coulé.  On ne refait jamais le passé.

Passons vite sur l’épisode Stade de Vannes, la bande à Chauchau prend un ticket de métro et s’installe moins d’une année aux portes de Paris. Les intentions sont belles, les maillots sont beaux mais les Sarthois en culottes courtes déconnent et se font virer. Retour dans le 72 alors que naît vite fait un nouveau projet autour d’une rencontre, c’est souvent le cas. Dominique Chauvelier, leader du marathon français, sélectionné olympique en 92, croise la route de Jean Michel Jarry, un ostéo du Mans. Deux hommes de lumière, deux séducteurs « Il avait le carnet d’adresses des collectivités, moi celui des sponsors. Il n’avait pas la culture athlé, lui, c’était le côté réception, moi j’étais l’homme de terrain. Lui était politique, plutôt de droite, moi plutôt de gauche ». La bande à Chauchau signe pour l’aventure, ainsi naît Endurance 72.  Pour le meilleur « dix ans de bonheur » mais aussi pour le pire lorsque l’édifice se fissure. Des batailles d’égo, du linge qui sent la sueur et qu’on lave ensemble, sans tablier, la presse s’en régale. Des hommes arrivent, Patrice Perrais, Anouar Assila,  l’assureur Parisseaux, Olivier Gui comme consultant préparateur physique, les divisions se précisent, d’autres se sauvent parfois avec pertes et fracas comme Philippe Hayet.

« Je travaille avec mon corps »

Vie privée, vie publique, vie cachée, vie troublée « on me disait que je foutais le bordel avec ma vie privée, on m’a mis sur la touche. J’étais devenu un pestiféré» dans ce théâtre de Molière, le Chauchau a mal, sa rupture avec Laurence Klein éclabousse le club. Les coups sont violents, les a-t-il cherchés ? Les potes de toujours sont encore là, autour du totem mais certains n’attendent pas la réponse du chef pour quitter la maison mère et fonder Free Run 72, Benoît Holzerny et François Barreau en chefs de bande. Dominique Chauvelier ne les rejoindra qu’une année plus tard.  Endurance 72 est livré à son sort.

Depuis, Dominique Chauvelier se tient dans les coursives, loin des éclaboussures. Free Run a quitté le département, Endurance 72 prend encore des coups et une Entente, une nouvelle, vient de voir le jour. « Je suis resté à l’écart » dit-il, à ne plus visser les boulons, replié sur sa petite entreprise, un téléphone, un agenda, un capital enthousiasme intact pour tout ce qui court et surtout, un physique de jeune homme qu’il soigne car « je travaille avec mon corps ». Avant-hier, il était à Marrakech,  hier soir sur la piste du Mans à ficeler 20 x 200 en 37 secondes, Axel, un minime dans ses pattes. Demain, à Marseille pour la réalisation des maillots de son nouveau club. Encore un club pour foutre le bordel dit-on au Mans ? Dominique Chauvelier a déjà répondu à cette question : « C’est juste pour fédérer mes meneurs d’allure ». Ici au Mans, où les regards croisés sont meurtriers, on ne veut guère y croire. Sur la piste, les FreeDom, c’est le nom du club, s’affûtent pour les prochains marathons. Libre Dominique ? Jusqu’où et jusqu’à quand ?

> Texte et photos Gilles Bertrand

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