Comment analyser un 10.000 mètres où cinq athlètes sur cinq réalisent le minima olympique ? Les nouvelles pointes suffisent-elles à expliquer ces énormes bonds en avant, comme le chrono d’Eliot Giles sur 800 m ?? La zizanie règne chez les amateurs de l’athlétisme, autour des incroyables performances en demi-fond enregistrées ces dernières semaines.

Les anciens et les modernes ? Deux clans apparaissent s’être formés face à l’explosion de performances en demi-fond de ces dernières semaines.

La secousse a débuté avec les 1’43’’63 en salle de Eliot Giles. Le Britannique de 27 ans devenait ainsi le deuxième performer mondial de tous les temps, derrière Wilson Kipketer (1’42’’67). Les sceptiques n’ont pas manqué la différence criante de physique et de style entre les deux hommes. Eliot Giles, médaillé de bronze aux Europe 2016, et 4ème au Mondial indoor, gagnait au passage plus de deux secondes.

Le coup de grâce est venu ce dimanche avec un 10.000 mètres très déroutant. Comme le résume le journaliste américain Jonathan Gault de « Lets’Run » : « Chaque finisher de cette course a réalisé les minima olympiques.»

Les 5 finishers descendent sous les 27’28 » exigés, qui n’apparaissent plus que comme une formalité. C’est évidemment du jamais vu ! Avec aux commandes de cette progression magique, encore un Britannique, Marc Scott, qui s’adjuge un 27’10’’41, le hissant au 2ème rang dans son pays derrière un certain Mo Farah.

Et paradoxalement, c’est un autre Britannique, qui a dégommé pour s’offusquer face à cette performance. Tim Hutchings, habituellement très très placide face aux progressions fulgurantes, n’a pas pu, cette fois, s’empêcher d’émettre une critique : « Je ne connais pas Marc Scott et je suis sûr que c’est un bon gars qui s’entraîne dur et bien. Mais ces énormes Records Personnels qui ruissellent meeting après meeting, et rien n’est encore fait ??? »

Les nouvelles technologies des pointes sont-elles devenues une excuse toute trouvée pour les pistards adeptes de pratiques douteuses ? Personne ne peut l’affirmer, mais les doutes ne peuvent qu’exister.

Comme le souligne le très pragmatique Ross Tucker : « Le problème est que a) nous savons que les chaussures font une vraie différence mais b) nous ne savons pas de quel niveau. Alors, a+b : signifie qu’il y a peu de confiance dans l’élément physiologique. Cela peut être en totalité les chaussures. Ou seulement en partie. Qui sait ?? » Et de calculer : « dans le cas de Marc Scott, il y a 46 secondes de progrès, soit 2.7%. C’est moins que les prédictions calculées sur l’apport de la chaussure, sans tenir compte des hyper réactifs. Alors cela peut être la chaussure, ou pas. Merci aux autorités qui ont autorisé ce doute. »

Ross Tucker insiste également, avec justesse, sur le recul que tout observateur se doit d’adopter pour analyser des telles performances. Le Sud-Africain n’y va pas par quatre chemins pour insister : «Je me demande combien de temps cela prendra avant que ces inévitables super rapides performances ne soient pas décrites avec des superlatifs, ou des mots, comme fous ou sensationnels. C’est difficile d’être excité par elles, ou de les placer de manière appropriée dans un contexte historique. » 

Le Portugal disqualifie les semelles trop épaisses

Trop déplacé de s’emballer face à ces progressions exponentielles ? Ce n’est pas l’avis de certains observateurs. L’Irlandais Cathal Dennehy fait partie de ces ulcérés, qui ont du mal à accepter ces critiques face aux nouvelles technologies des chaussures. Et il lâche : « Je suis curieux de savoir : pour ceux qui sont énervés par l’avancée de la technologie des pointes et qui voient la rafale de records comme un problème, quelle est la solution ? »

Certes, la réponse à cette question est évidente. Aucun athlète ne peut se priver d’utiliser des modèles aussi révolutionnaires et synonymes de gains chronométriques. Toutefois pourquoi ne pas accepter de les évaluer et d’admettre que les pertes de secondes ne doivent pas tout qu’au travail.

Et Ross Tucker propose une solution étonnante : « La prochaine fois, réalisez le même chrono sans la nouvelle génération des pointes. Refusez de les prendre, courez le même temps, et tous les doutes seront levés. » Certes, sur le papier, l’idée est séduisante, mais comment imaginer que Marc Scott s’attaquera très vite à un autre 10000 mètres pour y effectuer cette démonstration ???

Au Portugal, la fédération d’athlétisme a adopté une position beaucoup plus radicale, en annulant plusieurs performances du championnat national du 10000 m pour les athlètes chaussées de semelles dépassant les 40 mm, y compris celle de la vainqueuse, Carla Salomé Rocha, et aussi celle de Maria Machado de la championne nationale du 1500 mètres, également pour des semelles trop épaisses…

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photos : D.R.