Y aura—t-il un Français en 2h08 à Valence ?

22 novembre 2020

Mehdi Frère réalisera-t-il 2h08’ au marathon de Valence ? Ses récents chronos réalisés à l’entraînement peuvent le laisser présager, en marquant d’énormes progrès dans ces six derniers mois. Trois autres Français, Hassan Chahdi, Nicolas Navarro, Florian Carvalho seront au départ de cette épreuve d’élite, qui ne constitue pas une sélection pour les JO de Tokyo. Ces quatre coureurs ont accepté de révéler les détails de leur objectif, de leur préparation et de leur suivi anti-dopage.

2h08’ plus ou moins 30 secondes. C’est le chrono que se prédit Mehdi Frère pour ce marathon de Valence, avec tout de même un bémol : « Je vise un chrono inférieur à 2h10, les séances d’entraînement laissent présager un chrono aux alentours de 2h08 +/- 30sec près, mais il faut rester prudent tout peut arriver en 42kms ».

Et il se réfère à deux séances vraiment marquantes : « une de 32 kms à 3’05″/km de moyenne (6kms échauffement/ 8kms allure marathon/ 3x2kms allure semi/ 8kms allure marathon) récup 1km actif entre chaque parcours. La deuxième où je cours 10km à fond (moins de 28′) suivi de 15x 1’30″/30″ quelques minutes après. »

27’24” sur 10 km !!??

Celle-ci a semé le feu sur les réseaux sociaux. Sur son profil Strava, où il évolue sous le nom de « Hubert Bonnisseur de la Bath », le chrono du 13 novembre a livré un chiffre impressionnant : 27’24’’ pour 10 km, 13’32’’ sur 5 km. Avec ce commentaire ajouté par Mehdi Frère : « 27’24’’, oui, vous avez bien lu. Minimas pour les JO de Tokyo à 27’30’’ ».

La progression apparaît énorme pour un coureur qui affiche 29’24’’ sur 10 km route réalisé en juin 2019. Déjà un sérieux bond en avant était apparu fin août lors du France de 10000 m de Pacé, où il conquiert la troisième place avec un sérieux 28’08’’.

A ma question de savoir comment il explique cette progression rapide, la réponse de Mehdi Frère est très directe : « Il convient de nuancer en se demandant par rapport à quoi ça serait une évolution «rapide». Ce qui semble rapide de l’extérieur m’apparaît simplement logique. » Car s’appuyant sur deux atouts, chaussures et kilométrage. Avec un compteur qui a beaucoup augmenté, entre 2019, où sur 47 semaines d’entraînement enregistrées, il comptabilisait 3651,1kms, soit une moyenne de 77,68kms par semaine (et seulement 2 semaines dépassaient un volume de 200kms à l’approche du marathon). Alors qu’en 2020, à date, il comptabilise déjà 7381.2 km, soit 159 km de moyenne et régulièrement des semaines à plus de 200kms (5 au cours des deux derniers mois). Et autre atout, celui des nouvelles technologies des chaussures, qui permettent, selon lui, «d’enchaîner les kilomètres à l’entraînement ainsi que les séances intenses sans se blesser, ni accumuler de fatigue ».

Qu’il réalise les 2h08’ possibles, ou qu’il se limite à son objectif de 2h10’, Mehdi Frère se retrouvera sur la sellette pour sa forte progression sur son chrono précédent, les 2h14’ réalisés déjà à Valence il y a un an, pour sa première expérience. Un gain de 4 minutes, voire de 6 minutes, ce n’est nullement anodin, même pour le jeune talent qu’il est, valant déjà 1h04’ sur semi à 22 ans.

Alors comment parer aux critiques ? en jouant la transparence. C’est le discours affiché par Mehdi Frère, sur les réseaux sociaux, comme dans sa réponse à mes questions, insistant sur son souhait de renoncer à la confidentialité concernant ses données personnelles. Toutefois après avoir contacté Quartz Elite il y a quelques semaines, il n’a pas concrétisé cette volonté d’intégration, mais soutient projeter son adhésion pour le début d’année prochaine, dans l’attente de trouver un financement.

Un test sur 30 km au printemps pour les sélectionnés

Et si Mehdi Frère court en 2h08’, sera-t-il sélectionné pour les Jeux Olympiques de Tokyo 2021 ?? La réponse est a priori non. Comme ce serait également le cas pour Florian Carvalho. Le report des JO a provoqué un imbroglio juridique qui a finalement débouché sur une reconduction à l’identique de la liste des sélectionnés, définie en février 2020, à savoir Morhad Amdouni, Hassan Chadhi, Nicolas Navarro, et Benjamin Choquert, en remplaçant. A condition tout de même de démontrer leur état de forme lors d’un entraînement collectif de 30 km, qui sera organisé par la FFA en avril-mai 2021.

La porte ne pourrait donc s’ouvrir pour un nouveau marathonien que si un coureur sélectionné ne courait plus les JO. Soit par blessure, soit par manque de forme, soit parce qu’il se décidait finalement à évoluer sur une autre distance, par exemple sur 10.000 mètres (cas qui ne pourrait concerner que Morhad Amdouni).

Hassan Chahdi

Une hypothèse qui apparaît pour le moins aléatoire, compte tenu qu’un remplaçant est déjà nommé, avec Benjamin Choquert. Celui-ci aurait d’ailleurs bien aimé disputer le marathon de Valence, mais un problème administratif sur son inscription l’en a empêché. Et aucun arrangement n’a pu être trouvé avec l’organisateur, même après que plusieurs Français acceptés aient finalement décliné, comme Damien et Mickael Gras, sur blessure.

Un marathon pour 250 élites

Car le COVID a fait des ravages pour contraindre le marathon de Valence à se disputer pour seulement 250 coureurs d’élite, au lieu des 30.000 habituellement présents. Dans une période de très grandes vaches maigres, quasiment sans aucun marathon de niveau international organisé depuis le mois de mars, et seulement quelques épreuves en Asie cet automne, les demandes de compétiteurs en mal de qualification pour les JO ont afflué auprès de Paco Borao, le patron de l’épreuve. Et celui-ci s’est vu obligé de refuser des coureurs de très grande qualité, par la contrainte de ce petit quota.

La France y sera donc représentée par un quatuor incluant Hassan Chahdi, et Nicolas Navarro, assurés à ce jour de leur qualification olympique, Mehdi Frère et Florian Carvalho. Celui-ci, également entraîné par Thierry Choffin, visera un chrono sous les 2h10’, très en phase avec ses deux dernières compétitions : le Championnat De France du 10000 m à Pacé, qu’il gagne en 28’04’, le Championnat du monde de semi-marathon de la mi-octobre, avec un excellent 1h00’58’’. Et c’est d’ailleurs cette compétition qu’il présente comme sa séance la plus difficile de sa préparation !

En escomptant 2h10’, ce pragmatique se fixe ainsi un objectif plus que réaliste, qui représenterait une progression de 2 minutes sur son record précédent, de 2h12’53’’, établi en avril 2019 à Paris. Et l’histoire du marathon témoigne qu’en général, les minutes se grignotent très très doucement…

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photos : Gilles Bertrand et D.R.

LE QUATUOR A LA LOUPE

Tout d’abord, pouvez-vous indiquer le chrono visé pour ce Marathon ?

Hassan Chahdi
RP 2h09’55 – Séville février 2019
Nicolas Navarro
RP 2h10’01”
Valence décembre 2019
Florian Carvalho
RP 2H12’53”
Paris avril 2019
Mehdi Frère
RP 2h14’25”
Valence décembre 2019
2h10 Tout va dépendre du rythme des lièvres, mais passer sous les 2h10 est l’objectif Mon objectif pour le marathon de Valence est d’aller chercher un nouveau record et de réaliser 2h10. Je vise un chrono inférieur à 2h10, les séances d’entraînement laissent présager un chrono aux alentours de 2h08 +/- 30sec près, mais il faut rester prudent tout peut arriver en 42kms   

Quel modèle de chaussure porterez-vous à Valence ?

Hassan Chahdi   Nicolas Navarro Florian Carvalho Mehdi Frère
Adizero pro Vaporfly ou Alphafly     Adios Pro  

Concernant votre entraînement, pouvez-vous préciser le volume de kilomètres effectué durant les deux dernières semaines ? Votre sortie la plus longue ? Votre séance la plus difficile ?

Hassan Chahdi   Nicolas Navarro Florian Carvalho Mehdi Frère
Sur les deux dernières semaines je dirais que le volume d’entraînement est d’environ 150km, la sortie la plus longue sur ces deux dernières semaines est de 25km, séance la plus difficile 7 fois 2000m récup 2min.   218 et 228km pour les deux dernières semaines. Ma sortie la plus longue a été de 39,9 kms. La plus dure, je dirais la dernière grosse sortie longue car elle venait clôturer un gros bloc de 4 semaines. J’ai réalisé les 3 dernières semaines 215km (26oct au 1nov) 186km (2nov au 8nov) 194km (9 au 15nov). Sortie la plus longue 39km, les mondes de semi la plus dure 🤣, sinon la dernière de 39km samedi 14 novembre (5km échauffement, 20km en progressif (4*5km), 6km actif à 3’30 et 5*1km R500m…   Concernant le volume d’entraînement, il se situe en moyenne à 200kms/semaine sur les 8 dernières semaines et 190 de moyenne sur les deux dernières (175,4 et 204,7)  Ma sortie la plus longue cette année date d’il y a quelques mois 42,3 kms en 2h37, et durant la dernière préparation ça doit être 39 kms  J’ai deux séances vraiment marquantes en tête, une de 32kms à 3’05″/km de moyenne (6kms echauff/ 8kms allure marathon/ 3x2kms allure semi/ 8kms allure marathon) recup 1km actif entre chaque parcours  Et la séance où j’ai fait 10km à fond (moins de 28′) suivi de 15x 1’30″/30″ quelques minutes après   

Collaborez-vous avec un entraîneur pour fixer vos plans ? Si oui, qui est-il ? Est-il en charge de définir vos plans d’entraînement ? Est-il présent pour certains entraînements ?

Hassan Chahdi   Nicolas Navarro Florian Carvalho Mehdi Frère
A ce jour je n’ai pas de collaboration avec un coach. Je construis seul mon entraînement. Au niveau des entraînements je ne suis pas tout le temps seul car je suis souvent accompagné de Nico, mon cameraman dans le cadre des vidéos qui je publie sur les réseaux sociaux notamment sur YouTube. Aussi je réalise mes séances sur piste à Montélimar avec un petit groupe qui n’hésite pas à m’aider, je tiens à les remercier car ça me permet de faire des entraînements dans la bonne ambiance.   Oui depuis mon arrivée au club d’Aix Athlé en 2016 je collabore avec un entraîneur, en la personne de Jérémy Cabadet. C’est lui qui définit la base du plan, et ensuite on le finalise ensemble. Oui dès qu’il peut, il m’accompagne à vélo, notamment sur les grosses séances.  Oui avec Thierry CHOFFIN, il établit mon plan après il y a des adaptations en fonctions de mes retours parfois et de l’état de fatigue, le principe d’un Coach quoi. Oui il est présent sur un grand nombre de séances et d’entraînements…   Je suis entrainé depuis maintenant 7 ans par Thierry Choffin, sauf que depuis maintenant 2 ans je m’entraîne principalement en autonomie, en adaptant les plans d’entraînement selon mes sensations et mon emploi du temps professionnel.  Dans un contexte sanitaire normal j’essaie d’être présent dans le groupe de Fontainebleau une à deux fois par semaine pour les séances importantes, sinon je m’entraîne avec deux spécialistes de la route Faustin Guigon (1h07 sur semi) et Matthias Eymard (2h17 sur marathon) qui m’accompagnent sur toutes les séances  C’est donc à partir des plans de Thierry, de mon expérience personnelle et de l’expertise de mes camarades d’entraînement que nous avons élaboré une préparation qu’on pense complète et efficace     

Vous utilisez ou pas l’application Strava. Est-ce un atout important dans votre préparation pour interpréter les résultats des différentes séances ? Avez-vous noté une fiabilité totale des informations obtenues, sur le plan des distances évaluées ? Si non, quelle distorsion constatez-vous sur les mesures ? Est-ce aussi un outil intéressant dans l’optique d’une sélection pour démontrer votre niveau auprès de vos rivaux ? Si vous ne l’utilisez pas, pour quelle raison ? Comment conservez-vous le détail des entraînements réalisés ?

Hassan Chahdi   Nicolas Navarro Florian Carvalho Mehdi Frère
Je n’utilise pas l’application Strava, parce que les données de la montre sur un entraînement sur piste n’est pas fiable par exemple. Je ne conserve pas le détail des entraînements réalisés, j’ai pris l’habitude de laisser ça pour le coach car le plus important pour moi c’est de me concentrer sur l’effort, mon engagement à l’entraînement. Une fois l’entraînement fini, j’essaye de me projeter assez rapidement sur la suite. Strava je l’utilise avant tout pour partager mes séances avec d’autres passionnés. Pour la fiabilité cela dépend de la montre que l’on utilise mais il est certain qu’il y a toujours une différence entre la distance GPS et la distance mesurée. Le meilleur exemple est la piste, où une montre donnera toujours plus que 400m. Absolument pas, déjà car pas tous mes “rivaux” n’utilisent Strava, et d’autre part car une séance ne veut pas forcément dire grand-chose. On ne sait pas forcément dans quelles conditions elle a été réalisée, si elle vient en début ou en fin de cycle d’entraînement, etc.. Cela donne quand même une indication sur la forme, mais le meilleur moyen de la démontrer reste la compétition.   Non je n’utilise pas Strava, je n’arrive pas à adhérer au concept course mais vélo pourquoi pas. Du coup j’utilise l’application Garmin et cela permet de nous donner des indications sur les allures et distances durant la préparation. Cela dépend des jours, mais oui reste assez fiable au pire un écart de 20m grand max au km selon le parcours. Outils pour une sélection impossible à mon sens car selon le parcours les conditions etc tout change, donc il faut regrouper les athlètes concernés au même endroit et établir un parcours ou autre à faire X fois.   J’utilise effectivement l’application Strava, qui est pour moi un outil de travail extrêmement important puisque c’est un carnet d’entraînement prenant en compte un grand nombre de données statistiques exploitables.  Ça me permet d’évaluer avec assez de fiabilité les périodes dans lesquelles je dois accentuer ou ralentir les intensités d’entraînement, afin d’anticiper les potentielles périodes de fatigue  C’est un outil fiable, et même si ça reste un capteur gps avec une marge d’erreur, les chronos à l’entraînement ne m’ont jamais joué de tours lorsqu’il a fallu les traduire en performance en compétition     Par contre même si c’est amusant de se comparer aux autres, et même s’il est inévitable de regarder entre nous ce que chacun fait, je ne considère pas les autres athlètes de la route comme des « rivaux » et je ne cherche pas à leur démontrer mon niveau, le seul rival à qui l’on doit prouver quelque chose est commun à tous, c’est le chronomètre.   

Concernant les contrôles anti-dopage, pouvez-vous indiquer le nombre de contrôles durant les deux dernières années ? En compétition ? Hors compétition ?

Hassan Chahdi   Nicolas Navarro Florian Carvalho Mehdi Frère
7 en 2020 dont 5 hors compétition (25/01-16/02-10/04-09/06-27/10) 9 contrôles depuis le début de l’année, dont 5 sur le dernier mois. Tous hors compétitions sauf la veille du championnat du monde de semi-marathon en Pologne. 4 contrôles depuis les France de 10000m (1 au France, 1 au rassemblement France aux Sables d’Olonne, 2 ces 15 derniers jours à domicile…).   Je n’ai pas de chiffre exact concernant mes contrôles antidopage, je peux dire qu’en 2020 j’ai dû être contrôlé 6 à 7 fois dont 3 fois en compétition à peu près 

Etes-vous favorable à plus de transparence au niveau des contrôles ? Souhaiteriez-vous adhérer à un système comme Quartz Elite, pour une meilleure information sur les contrôles, suivis biologiques, AUT ? Cette adhésion exige de donner l’accès à l’équipe de Quartz Elite à vos données antérieures, seriez-vous d’accord ?

Hassan Chahdi   Nicolas Navarro Florian Carvalho Mehdi Frère
Je suis favorable à plus de transparence au niveau des contrôles si cela est utile à la lutte antidopage. En ce qui concerne le programme Quartz Élite, auquel j’ai adhéré l’année dernière, je souhaiterais que plus de marathoniens y adhèrent mais aussi les meilleurs athlètes d’autres disciplines comme l’ont fait Mélina Robert Michon ou Kevin Mayer.     Évidemment que je suis favorable à plus de transparence, mais de mon côté je ne cache rien, que ce soit niveau entraînements ou au niveau des contrôles. Dès que je suis contrôlé, je l’affiche sans souci sur les réseaux. Le programme QUARTZ peut être une bonne chose, de mon côté je fais déjà partie du groupe cible de World Athletics, avec un suivi et un passeport biologique (qui ont déjà fait leur preuve dans la lutte contre le dopage). Je suis également soumis à la localisation quotidienne. Je ne vis absolument pas grâce à mon sport, je n’ai aucun partenariat et j’ai pris un congé sans solde pour pouvoir préparer au mieux le marathon, donc financièrement ce n’est à l’heure actuelle pas ma dépense prioritaire.   J’ai toujours donné mon accord lors des contrôles pour que mes échantillons puissent servir pour la recherche donc oui aucun souci pour plus de transparence et pour donner mes informations à Quartz de mes débuts à ce jours.     Bien sûr que je suis tout à fait favorable à plus de transparence concernant non pas les contrôles (on sait tous qu’ils sont plus dissuasifs qu’utiles) mais concernant les données biologiques de chaque athlète, chaque athlète recevant une aide quelconque (liste ministérielle, contrat professionnelle etc) devrait avoir l’obligation de rendre publiques et consultables ses données biologiques    Je suis évidemment favorable à rentrer dans un programme comme Quartz, et je répète à qui veut bien l’entendre que je renonce avec plaisir si c’est possible à toute confidentialité concernant mes données personnelles.
Concernant Quartz, j’ai effectivement pris contact avec eux il y a quelques semaines et obtenu une réponse concernant la procédure et les pièces à fournir, je compte faire le nécessaire et me pencher sur la question du financement (club ou sponsor) tout de suite après le marathon, histoire de l’intégrer si tout se passe bien début 2021