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Romain Coursières s’est installé l’été dernier à Rieutord, un hameau niché dans les montagnes du Capcir. Un lieu de vie qui lui correspond, lui qui ne peut vivre sans la nature. Il y pêche, il y ramasse des champignons et cavale dans ces montagnes en attendant d’y installer ses ruches. Rencontre avec un coureur solide comme un bûcheron. Un coureur atypique qui cet hiver s’est illustré du cross au marathon. Rencontre.

 

Rieutord, 22 habitants, 75 sur toute la commune. Riutord en catalan, son arrêt de bus, sa boîte aux lettres. Une petite source et sa tête de lion. Le bois rangé au cordeau sous les appentis, le ruisseau qui en cascade dévale avec allégresse. Sa placette, la Plaça de Carlaci. « J’étais en caravane à Matemale, je vois sur le Bon Coin, une maison à louer. Je me suis dit « autant le faire maintenant »

Romain Courcières habite depuis quelques mois ce petit village étalé sur les flancs du Capcir à 1600 mètres d’altitude. Avec son Jumpy, sa caravane, ses ruches, son tas de bois à sécher et quelques meubles, Romain, Laura son épouse et Léo le fiston, se sont installés dans la partie droite d’une maison de caractère, sombre, austère, massive, la maison des « deux frères ».

La caravane est bien là, à droite, une bâche bleue sur le toit, calée au pied d’un appentis où le bois sec est rangé soigneusement. Quelques marches en ciment, Il faut grimper au premier étage. La porte est ouverte, le soleil s’invite dans une pièce où les Courcières ont fait rentrer les meubles au forceps. Une grande étagère, une grande télé, un grand canapé, un grand frigo, une petite table de cuisine, quatre chaises « Je n’ai que de la Ricoré à vous proposer, je ne sais pas où Laura met le café ». Le bouton est mis sur 45 secondes, la boisson chauffe dans le micro onde.

«Je suis venu ici sur un coup de tête. Ici, c’est un autre monde»

Romain se tient debout, un pied sur le barreau d’une chaise. Il tripote un morceau de plastique qui se déroule et se roule sur lui-même. Il s’était précipité pour s’habiller, un sweat à capuche vite enfilé sur un jean effiloché. Et comme pour toutes les histoires à raconter, il faut un début, il lâcha avec un grand sourire «Je suis venu ici sur un coup de tête. Ici, c’est un autre monde».

Ici, c’est la montagne. Avril tire sur sa fin, la neige n’est pas loin, accrochée en lambeaux aux sommets du Capcir. L’avant-veille, une neige fondue tombait encore sur le village avec quatre degrés au mercure. Plus froid encore,  « Il y a dix jours, nous avons eu dix centimètres, le soir tout avait fondu »  Romain ajoute : « Ici, c’est une vie à part ».

Depuis deux étés, il calait la caravane sur les vérins et cavalait par monts et par vaux, sur ce plateau de Matemale, ses lacs, ses forêts, ses ruisseaux. Deux mois sans téléphone. Sans rien. Un temps, il pensa rentrer à l’armée. Une seconde tentative, presque 10 ans  après une première incorporation à l’âge de 19 ans, au 17ème RGP de Montauban comme démineur parachutiste. Mais Laura toqua à sa porte et, entre partir et sauter sur le Kosovo, ce fut la bague au doigt. Il largua parquetage, calot et rangers. Il avoue « j’ai eu peur de perdre Laura ». Mais là cette fois, c’est l’armée qui ne voulut pas de lui  « J’étais à deux doigts de tout arrêter, j’étais blessé. Alors on s’est dit « ça ne sert à rien de redescendre ».

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A Rieutord, Romain Courcières et Laura mènent une vie discrète, désirée. Ce n’est peut-être pas le paradis mais dans la maison des « deux frères », ils ont posé bagages et enfant comme s’ils étaient en transhumance. Ce n’est pas un hasard s’il ajoute « Tous les jours, je vois passer le berger avec son troupeau ».

Romain est né à la campagne. Il ne l’a jamais quittée. Comme enraciné, avec un rapport charnel presque existentiel avec l’eau, la terre, le ciel. Son père est toujours menuisier bûcheron, un dur au boulot, sa mère ouvrière agricole, une femme réservée, timide. Des gens qui ne se plaignent pas. « Gamin, ma passion, c’était déjà la pêche » dans le Limboulas, un ruisseau sinueux serpentant dans ces collines du Lot « je me souviens, j’avais des footings de 50 minutes. Du haut, mon père me surveillait. Il me voyait m’arrêter à tous les trous pour voir les cabots. Il me disait « mais qu’est ce que tu fous ?»

A 17 ans, il quitte père et mère, ça grogne. Il rejoint un couple d’agriculteurs installés non loin. Il y travaille aux champs, il y plante les melons. Le soir, il y pêche les anguilles. Il raconte : « Quand j’ai eu la mobylette, j’ai arrêté l’athlé ». Le père grogne mais il n’y peut rien. Le club de Caussade tousse mais là aussi, on ne retient pas un gamin qui souhaite s’affranchir « je ne perdais pas beaucoup de courses. Je crois que j’ai remporté 32 titres chez les jeunes ».

« Je gagne la Lapébie. J’avais 18 ans. Je n’avais même pas les jambes rasés »

A 17 ans, une autre rencontre, José, un agriculteur passionné de vélo. Il prend sa roue, ils étaient faits pour s’entendre. Avec Romain, il y a un petit côté Monsieur Hulot qui raconte ses vacances « j’avais retapé un vieux vélo. Enfin pas grand-chose. J’avais qu’en même remis des cocottes sur le guidon. Et avec, je gagne la Lapébie. J’avais 18 ans. Je n’avais même pas les jambes rasés » et très lucide il ajoute : « ensuite, j’ai essayé d’être fort mais sans plus ». Car l’été, il y a les melons, les fraises, les prunes, les poires à ramasser ou à cueillir. L’hiver, il y a le bûcheronnage et toute l’année il y a la pêche et le moto cross avec les copains. Ce n’est donc pas un hasard s’il réussit le mieux en cyclo-cross. Sa plus belle année, 2008 avec 19 victoires et une 21ème place au championnat de France à Pontchâteau. C’est sur ce résultat honorable qu’il arrête cette discipline. Et entre deux cavalcades boueuses un vélo sur le dos, les études dans tout cela ? Romain suit les copains et passe un Bac pro en dessin industriel puis un Bac pro agricole pour assurer un éventuel retour aux sources.

Puis débute pour ce fils de bûcheron une vie à couper en quatre. Une vie de couple à construire et un boulot qui le ramène le long des ruisseaux qui alimentent la centrale nucléaire de Golfech. Dans la rosée des petits matins brumeux, il devient lui aussi bûcheron à la Bastide St Pierre, à nettoyer les berges, à analyser la qualité de l’eau « et le soir, je gavais les canards chez un copain. 400 le matin, 400 le soir. Je peux te dire que les canards, ça ne se laisse pas faire. J‘avais les abdos au taquet ».

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Dans son entourage, on lui dit « Romain tu as du potentiel », il répond avec le sens de la formule « moi, je n’ai pas envie que ma femme, le soir, en rentrant du boulot me voit avachi sur le canapé ». Et c’est finalement une histoire de moto cross et un défi entre potes qui le ramènent à la course à pied « J’avais accepté de faire la prépa physique de Valentin Teillet, un pilote chez Honda, champion d’Europe en 250. Il était très fort mais il n’avait pas le mental. Il lâchait toujours dans les vingt dernières minutes. Un mardi soir, on fêtait mon anniversaire, je lui lance « si tu veux savoir ce que peut faire le corps humain, tu vas me suivre dimanche. Je vais courir le marathon de Montauban ». Le mercredi, il mijote dans sa tête « c’est quoi ce pari à la con ?». Le jeudi, il débute son entraînement avec de vieux baskets avec lesquels il descend au ruisseau pour ferrer anguilles et chevesnes. 24 km en 2 heures. Le vendredi, ses jambes sont en feu. Le samedi, l’incendie ne s’est pas calmé. Le dimanche matin, il part gaver les canards et mange vite fait trois biscuits Gerblé. Douché, rasé de frais, il rejoint Montauban, sans licence, sans certificat médical « on ne m’avait pas vu depuis longtemps. Je croise Cédric Vayssière mon premier entraîneur. Il me dit « mais tu es préparé ?». On accepte finalement de l’inscrire. Romain passe en 1h 22’ à mi-parcours. Il ne boit rien, il ne mange rien, Valentin le motard le suit en vélo. Il voit un corps à la dérive. Romain termine en 3h 04’, il affirme « si Dieu devait me prendre, c’était ce jour-là ». Laura, l’épouse le prend par les épaules : « Tu devrais reprendre l’athlé».

Alors on revoit la belle foulée de ce gaillard taillé comme un coureur de 8, des bras armés et des pecs en béton. Sur des 10 kilomètres ici et là, en pays d’Oc. Il se trouve un entraîneur, Yannick Kerloch qui est bien obligé d’admettre que sa nouvelle recrue ne rentrera jamais dans le carcan d’un entraînement codifié. Hors cadre mais plein champ. Tout doit s’articuler autour de son travail de bûcheron, de sa pêche, de ses sensations, de ses escapades à observer les vautours en équilibre dans le vide. Pas de VMA, par contre du seuil oui et une grosse séance le dimanche dans la forêt de Buzet. Romain n’est pas un faignant, l’hiver suivant, il remporte les Régionaux. Il précise « je ne dis pas que je suis un dur. Si on me donne une tâche, je vais au bout car j’ai eu l‘éducation  du travail ».

J’avais gavé les canards le matin et toute la matinée, on avait chassé le renard, bottes au pied

En 2014, il remporte les Inters à la manière d’un gars de la campagne qui vit avec les saisons, le nez à la fenêtre à surveiller le sens du vent et la forme des nuages même si au final, chaque matin, il faut bien mettre les bottes au pied. Des anecdotes, il les distille comme dans un film de Pagnol « le jour où je gagne les Inters (ndlr : en 2014 à Montauban), j’avais gavé les canards le matin et toute la matinée, on avait chassé le renard, bottes au pied. A midi et demi, je suis rentré, j’ai mangé, 10 – 15 minutes de sieste et Laura m’a emmené. Là, j’ai su que je serai fort au Pontet (ndlr : il termine 4ème).  Le jour où Romain réalise 29’23’’ sur 10 000, il passe les jours précédents à pêcher la carpe avec son beau frère « on n’a pas dormi plus de 4 heures sous la tente. Il pleuvait, le temps était pourri, ça ne séchait pas dans la tente. Mais ça mordait fort, des pièces de 12 – 15 kg. Tout en No kill ».

Ainsi est Romain Courcière, garde champêtre de la  course à pied. Qui sur des coups de tête peut se jeter du haut du pont alors que les autres tremblent de trouille. Il y a peu, engagé comme lièvre pour les frères Gras sur la route du marathon d’Annecy, il s’en est allé, comme un pèlerin, seul sous la pluie, pour terminer finalement troisième en 2h 17’27’’. Il l’avoue lui-même « ya pas de quoi en faire… !!! » Mais il a réussi son coup, en martin pêcheur comme lorsqu’il taquine à la sauterelle la truite fario dans le ruisseau des Camporeilles. Sa plus belle prise l’an passé, 36 centimètres sur les 250 prises qu’il a toutes rejetées à l’eau « sauf une que j’ai ramenée pour faire goûter ».

Il s’en est allé, comme un pèlerin, seul sous la pluie, pour terminer finalement troisième en 2h 17’27’’

Cette année, pour l’ouverture de la pêche, il était absent. A courir ici et là, le semi de Barcelone, le Mondial de semi à Cardiff, les France de cross, les France Ekiden avec son club, l’AC Alès, un club qu’il a rejoint malgré les coups d’œil de travers « sans eux, j’aurai tout arrêté. Ils ont un projet. Ils veulent tirer un trait sur le passé. Si une nouvelle affaire de dopage tombait, les Albaladejo ne s’en remettraient pas. Moi non plus » Cet hiver, il l’a passé à la station de Rieutord à la vigie et comme percheman à plus de 2000 mètres d’altitude. Deux heures de pelletage chaque matin avant d’accueillir les skieurs, il commente «tu sues comme un cochon mais je ne prends pas cela comme une contrainte. Quant à l’altitude,  tout le monde me parle d’altitude, mais moi, ça ne me réussit pas. J’ai même perdu quatre points d’hématocrite ».

Nous sommes sortis sur le balcon. Puis nous sommes allés au-dessus du village, par ce sentier que le berger emprunte chaque matin avec son troupeau. Comme une visite du propriétaire, pour mieux comprendre pourquoi on pose son sac ici, au fond d’une vallée qui ne s’éveille que quelques mois de l’année. Quel air on respire, quelle eau on boit, quelle terre on pétrit « lorsque les ormeaux sont en fleur, c’est là que sortent les morilles ». Nous longeons le ruisseau, il s’attarde un instant le regard fixé là où l’eau ralentit. L’eau semble pure, il la voit troublée, le Carlit pisse au goutte à goutte son manteau neigeux. Il se voit déjà à récolter un miel  d’alpage, ses 75 ruches alignées au cordeau à la lisière des pins « Moi, ici, je peux vivre avec un couteau et une canne à pêche, ça me suffit. Là, c’est la vie qu’on veut. J’aimerais que mon fils Léo ait cette relation avec la nature, qu’il ait une certaine liberté. » Romain a les deux mains dans les poches, l’air est frais, piquant même. Le vent s’est levé, il ajoute « moi, je peux vivre sans rien, mais je ne peux pas vivre sans la nature ».

> Texte et photos Gilles Bertrand

> Quelques repères :

. Semi marathon : 1h 05’07’’ à Barcelone en 2016

. Marathon : 2h 17’27’’ à Annecy en 2016

. 10 000 m : 29’23’’73  à St Maur en 2014

. Champion de France Ekiden avec l’AC Alès en 2016

. 62ème au Mondial de semi marathon à Cardiff en 2016

. 10ème au France de cross au Mans en 2016 et titre par équipe avec l’AC Alès

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