acherki tribunal facade a

Vendredi 20 novembre, l’affaire Mounir Acherki était donc jugée au tribunal d’Instance de Colmar. Une affaire peu ordinaire en ces lieux plus habitués aux affaires de violences conjugales, aux comparutions immédiates, aux vols, magouilles et recels. Ambiance et jugement.

L’huissier de justice accueille des mines graves, des hommes qui se tordent les doigts, des familles qui se chuchotent à l’oreille. C’est une grande blonde, jeune, piercing à la lèvre et tatouage au bras gauche que sa grande robe noire ne cache pas tout à fait. D’une voix ferme, elle guide vers la salle d’audience N°6. A tour de rôle, elle coche une famille de Roumains, la mère et ses quatre filles, un retraité d’origine allemande, grand maigre voûté noyé dans une veste sans âge, un homme corpulent, empourpré, les mains dans le dos, qui n’en mène pas large. Ils ânonnent leur nom, cela ne soulage pas.

La salle d’audience n’a rien de très solennel. Une Marianne de plâtre blanc tutoie le plafond et ses modestes lustres. De grandes baies vitrées fouettées par une pluie cinglante encadrent le pupitre du président, des greffiers et du procureur. A gauche, les box pour avocats qui arrivent en confrérie, sacoches de cuir à la main, plus de femmes que d’hommes. A droite celui pour la presse où localiers ont posé cahiers et quotidiens du jour. Et directement à droite en poussant la porte principale, ces rangées de bancs en bois grinçant.

Les affaires se suivent et se ressemblent. La détresse humaine, des recalés en rade sur la première marche de la société, aussi des petits entrepreneurs qui jouent avec le feu avec les règles de sécurité sur des chantiers, plus grave, le cas de cette femme battue par son militaire de mari. Elle tremble, elle pleure, elle se masse la cuisse droite qui tressaute. Un autre prévenu, d’origine roumaine, arrivé quant à lui menotté pour une comparution immédiate, arcade sourcilière éclatée. Un interprète se cale à sa droite. Les deux policiers en recul dans son dos. On lui reproche un vol de rasoirs estimé à 500 euros au Leclerc de Colmar.

Le père Acherki solidaire, mais accablé

Mounir Acherki s’est assis à la première place, du premier banc du dernier rang, près de la porte, comme pour fuir le jugement. Son père, sa sœur à ses côtés, deux piliers pour ne pas céder. Le père abattu, la mine grise. Rencontré le matin, il disait : « De toute ma vie, je vous le jure, je n’ai jamais mis les pieds dans cet endroit. » L’homme est éprouvé, voûté par l’épreuve que lui impose son fils. « Vous savez, je suis un honnête homme. J’ai travaillé 42 ans dans la même entreprise. Je parle même l’alsacien ». La sœur est volubile, elle aussi parle d’intégration avec une petite pointe d’accent local : « Nous sommes des gens sans histoire » et critique la presse locale qui en a trop fait « De voir notre nom, ça nous a fait mal ». Les affaires semblent traîner. Cela devient une évidence, Mounir ne sera pas entendu le matin. Le président prend son temps à juste titre. A sa droite, le procureur semble absent, vieux chat somnolant mais lorsqu’arrive le tour de sa plaidoirie, il se lève, il mord, il appuie sur la plaie, des synthèses sans compassion. Les Roumaines qui resquillent dans le train sont vite étriées, le retraité allemand magouilleur de tablettes vendues sur Ebay gravement sermonné. Il joue son rôle mais les peines administrées restent dérisoires.

Mounir Acherki, 10 fioles d’EPO en janvier 2014

Forcé et contraint, Mounir Acherki est revenu l’après-midi, poussant comme un lourd fardeau cette porte d’entrée du tribunal d’Instance, laissant dans son dos un Colmar brumeux et délavé par une pluie incessante à quelques heures de l’ouverture du marché de Noël. Visiblement plus détendu. Hésitant entre les mains dans le dos et les bras croisés lorsque le président du tribunal prononce « affaire Acherki ». Deux personnes le rejoignent, son avocate debout à sa gauche, et Vanessa Ouar, une jeune femme, pantalon noir, chemisier blanc, portée partie civile dans cette affaire, se plaçant à sa droite.

« Monsieur Acherki, vous n’êtes pas obligé de vous exprimer ». Mounir répond d’une voix cassée, feutrée, presque inaudible. Le président annonce les faits en trois points. Le 2 janvier 2014, dix fioles d’EPO sont détectées à l’aéroport de Roissy, le colis au nom et adresse de Mounir Acherki, 38 rue…à Colmar. Fait N°2, Mlle Vanessa Ouar, licenciée au club CAC10, adresse à Guillaume Zekri de l’AFLD un mail dans lequel, elle fait part de ses soupçons. Mounir Acherki serait en possession de produits dopants destinés à son usage personnel. Elle précise également que lors d’un entraînement, celui-ci se serait volatilisé en apercevant les personnes chargées d’un contrôle. Fait aggravant, son compagnon de club et entraîneur lui demande de réceptionner un colis chez elle. Il s’agirait de pièces mécaniques pour gonfler sa voiture. Le président lève les yeux du dossier et pointe son regard sur le prévenu : « En réalité, il s’agit de produits dopants. Six commandes ont été réalisées sur le site beststeroïd.shop dont les montants vont de 235 euros à 976 euros. Le président ajoute : « Ceci est déterminé par l’enquête confiée à la police judiciaire ».

Mounir Acherki avoue avoir triché

Le président est un coureur à pied. Certaines de ses phrases ne trompent pas : « Quand on fait moins de trente ». Ou bien encore : « A ce niveau, passer de 31’25’’ à 29’10’’, c’est comme d’ajouter un réacteur ». Il n’y a que les initiés pour comprendre. Mounir Acherki le dira à la sortie de la salle d’audience : « J’avais vu à son visage qu’il était coureur ». Au micro, l’homme de loi reprend également les soupçons des membres du club sur les performances enregistrées sur piste, 3’42’’ sur 1500 m et 29’10’’ sur 10 km « elles ont étonné vos proches ». Il invite alors l’athlète à s’exprimer, à donner sa version des faits. Ses premiers mots sont sans appel : « Je reconnais les faits ».
Il admet la première livraison et avoir été averti par les douanes. Un avertissement dont il ne tient pas compte. Enfin si, d’une certaine façon puisque pour les commandes suivantes, il abuse d’un stratagème pour recevoir les produits sur d’autres boîtes aux lettres dont celle de Vanessa Ouar qui sera la seule à se porter partie civile. Des faits qu’il reconnaît, il explique : « C’était facile de commander. C’est facile de savoir comment s’en servir et savoir quand et comment un produit n’est pas détectable si on a un contrôle en compétition ». Il ajoute : « j’ai triché, je l’assume ». Mais curieusement, il cherche à minimiser les pouvoirs que l’on attribue à l’EPO sur la performance : « Oui, on ne sent pas la fatigue, mais je ne sais pas si cela a vraiment fonctionné. Je venais d’être licencié économique, je m’entraînais très dur et j’ai progressé ».

Le procureur, à l’inverse des autres affaires jugées le même jour, porte une attention particulière à ces échanges entre prévenu et président. Il l’avoue lui-même : « Je connais ce sport, il y a un facteur de lien. C’est un sport individuel, mais c’est peut-être encore plus fort, on forme vraiment un groupe ». Ces mots obligent Mounir Acherki à se resituer dans cette bulle qui a explosé, éclaboussant l’honorabilité de ses proches, une famille sans histoire, cherchant au milieu des années soixante l’intégration par le travail besogneux et ingrat, dans le silence de l’immigration forcée. « J’ai pris du recul, je me suis axé sur ma famille car je me suis toujours sacrifié, mon temps, ma famille, mes enfants. Ce n’était pas dans l’esprit de faire du mal. C’était juste pour mon club ».

Le procureur malmène Mounir Acherki

Le procureur est un vieux routier du barreau. En quelques tours de manches, il malmène Mounir Acherki, il le bouscule. L’athlète est à nu, dans la tourmente des mots qui le fouettent : «Je n’aime pas le mot coach. Monsieur, vous êtes un éducateur. Et on éduque avec quoi ? Pour des fonctions d’intégration, de savoir être. Mais ça veut dire quoi « J’ai gagné une seconde ». C’est de l’égo. C’est détestable ».
Lui aussi reprend les faits en allant plus loin dans les détails : « Mais comment se fait-il qu’en avril vous vous épanchez en disant « j’arrête » et le 28 mai dans un tchat vous posez la question : « Quand arrêter pour ne pas être contrôlé positif ? » C’était donc quelque chose d’ancré dans votre démarche ? ». Mounir Acherki fléchit, la tête penchée, il pleure, sans esquive dans son jeu pour tenter de contredire le procureur qui ajoute : « L’infraction de dopage est le plus symbolique mais il y a bien usurpation d’identité auprès de Mlle Ouar».

Le 28 août 2015, Vanessa Ouar est convoquée par la police. L’officier en charge de l’enquête lui demande alors de porter plainte. Ses arguments : « Vous êtes en danger, vous pourriez être accusée de complicité ». La jeune femme a signé le mail qui a tout déclenché, la surveillance puis l’enquête et au final cette mise en accusation. Prise entre deux feux, elle déclare à la barre : « Je ne suis pas là pour embêter Monsieur Acherki. Nous avions une amitié très forte et fraternelle. J’ai toujours cru en lui. Mais j’ai eu peur que cela me tombe dessus ».

L’avocate essaie de sauver son client

L’avocate de la défense a gardé le silence. Elle intervient enfin. Sa proie, ce sera Vanessa Ouar. En pénaliste qu’elle est, elle a peut-être détectée en elle une faiblesse, une faille. Elle tente de salir la sincérité de cette jeune athlète de niveau régional qui depuis quatre ans est entraînée par Mounir Acherki. Sa manœuvre est maladroite, en sous-entendant qu’elle connaissait la nature même des produits qu’elle accepte de recevoir en son nom propre. Tout comme de multiplier les pièces versées au dossier, sans pertinence, comme cette liste de coureurs qui eux aussi auraient gagné une minute sur 10 km, comme ces articles de…SPE15 relatant certaines affaires de dopage en cherchant d’hypothétiques convergences, comme le témoignage de cette athlète, Anna Isabel …, présentée comme Numéro Un des courses de fond en Alsace attestant dans une lettre de soutien : « Je sais la sueur que tu as versé sur le stade ». Ces documents donnent de l’épaisseur au dossier mais ni le président, ni le procureur ne sont dupes. Mounir Acherki tente juste de sauver une dernière fois les apparences, il déclare : « Je veux juste m’excuser auprès du monde de l’athlétisme ».

A 16 heures, après la suspension de séance, certains jugements sont rendus. Le Roumain voleur de rasoirs ressort libre, un gobelet de café chaud dans les mains. L’épouse battue et violentée se noie dans les larmes. Son mari de militaire est condamné à six mois fermes. Enfin, Mounir Acherki est rappelé à barre. Le verdict est clément : quatre mois avec sursis, 500 euros d’amende pour usurpation d’identité et 127 euros pour les frais de jugement. Vanessa Ouar refuse de commenter cette sentence, se sauvant en claquant des talons. Dehors, la pluie n’a pas cessé. La porte du tribunal se referme. Mounir Acherki est appelé en urgence. Son fils vient d’être hospitalisé, on suppose une opération chirurgicale. La vie reprend ses droits. Au premier soir des fêtes de Noël, les feux de l’athlé se sont éteints.

Texte et photos : Gilles Bertrand

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