A 17 ans, Liv Westphal est recrutée par une université américaine, le très sélect Boston College, où pendant quatre ans, elle va suivre un cursus en communication. Quatre ans tard, alors qu’elle aborde sa dernière année de fac, la championne d’Europe du 5000 m sacrée à Tallinn chez les espoirs s’interroge sur son avenir. Rencontre.

 

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« Pourquoi rentre-t-on en résistance ?  » Une bordée d’étudiants forme un cercle, assis sur le parvis du Conte Forum. Debout, sur la plus haute des marches, le professeur s’exprime en français à propos d’un film tourné sur la France Pétainiste des années quarante. Les têtes blondes écoutent avec un détachement perceptible. Il est midi, le soleil est à vif, rayonnant, dernières salves avant l’arrivée imminante d’un hiver que l’on annonce déjà comme sibérien. Un étudiant lève la main pour répondre à la question dans un français hésitant : « Parce qu’ils étaient Gaullistes ».

« Oui, mais les raisons de rentrer en résistance, de prendre le maquis étaient multiples, nourris par un fort sentiment d’humiliation ». Je suivais avec attention ce cours magistral donné à l’air libre, lorsque Liv Westphal est arrivée, sautillante, queue de cheval en bataille, elle aussi en tenue d’été, boucles d’oreille scintillantes.

Liv Westphal vit à Boston College depuis quatre ans. BC (prononcez BICI), est l’une des plus prestigieuses universités privées américaines, un campus classé comme site historique où la décontraction légendaire des étudiants américains tranchent avec le style gothique des lieux, un côté très « oxfordien » avec cette imposante église jésuite, le musée d’art, ces douze bibliothèques, érigés dans l’écrin très sélect et bourgeois de Chestnut Hill.

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Petite visite guidée des lieux, au pas de course. Nous rentrons dans les entrailles du stade Alumni, gigantesque carcasse de béton abritant les Eagles, l’équipe de football. L’Aigle emblème de BC, que Liv porte sur son maillot noir. « Lorsque tu arrives ici, tu as trois jours d’intégration » une mise en condition, forme d’endoctrinement pratiqué par toutes les universités américaines. Pour inoculer ce sentiment d’appartenance et de fierté. En battant des bras comme lorsque l’aigle déplie son ramage pour décoller dans le ciel, Liv avoue : « Oui, j’ai dû apprendre l’hymne des Eagles en arrivant ici ».

Nous marchons sur la pelouse du stade. Le synthétique est souple. Est ce le lieu qui lui fait dire cela, cet immense puits de lumière ? « Ici, nous vivons comme dans une bulle ». Liv se confie. Elle joint les deux mains pour avouer : « Cette bulle, aujourd’hui, enfin demain, elle va exploser. Je vais devoir faire un choix ». Elle compte sur ses doigts : « Chercher un travail qui m’épanouisse ? Ou bien trouver une solution mixte pour concilier travail et course à pied ». Elle hésite et ajoute : « Ou bien me donner du temps pour réussir dans mon sport ».

Liv exécute quelques lignes droites. Elle choisit de courir sur cet immense sigle « Eagle » frappant la pelouse. Sa queue de cheval se dandine, elle est en ligne. Des allers et retours. Silhouette fine. Appuis éphémères. Elle revient, regard bleu qui se plisse, elle parle : « Oui, ma force, c’est sans doute cette capacité que j’ai à m’adapter ». Elle explique ce trait de caractère par l’alliance d’un père français, universitaire et chercheur avec une prof d’origine italienne. Un couple en découverte, ici et là, Liv dans les bagages, un père qui se forge un nom dans le monde de la littérature appliquée, dont les écrits sur la géocritique, sont désormais traduits et font autorité.

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A 17 ans, je rencontre Liv pour la première fois lors d’un Inters de cross disputé sur les collines de Rodez. Son entraîneur, Hadj Kahlal, est non loin même si l’homme âgé aime la discrétion, toujours fondu et retranché dans ces champs de cross gouachés le plus souvent d’un vert de gris hivernal. Liv a un petit plus qui tranche, qui interroge, qui interpelle. Elle sort juste d’une petite crise d’adolescente à se chercher, à couiner, elle avoue déjà avoir accepté cette proposition d’étudier aux Etats Unis. Les parents ne s’y opposent pas. La Nouvelle Angleterre s’ouvre à elle.

Quatre années à BC, en communication, avec des périodes de doutes, d’interrogations, « La France, ma famille parfois me manquent ». Nous quittons le campus en longeant les stades, nous marchons pour rejoindre le réservoir, cette nappe d’eau d’un bleu roi couronnée d’une lisière pourpre. Elle avoue : « Oui, par semestre, j’ai toujours ma petite semaine de moins bien. J’ai d’ailleurs remarqué que mes résultats de fac sont toujours directement liés à mes résultats sportifs ». Quand tout va, tout va pour Liv, la Frenchie, « Oui je l’avoue, en ce moment, c’est pas mal d’être Française ». « Pourquoi ? ». Elle s’amuse à répondre : « C’est glamour ». Liv la râleuse aussi, son côté français qui surprend dans un groupe bien plus docile : »Si une doit râler sur les séances, ce sera moi ».

Le réservoir est devant nous, le vent s’est légèrement levé. Les joggers déboulent sur cet anneau de cendrée. « C’est notre piste, sinon, nous allons sur celle d’Harvard ». Liv parle de l’hiver qu’elle redoute. Le réservoir est gelé, impraticable, les séances se déroulent en indoor. Les moins 25° ! Elle fait semblant de trembler en crispant ses épaules pour exprimer à quel point elle craint le vent mordant et cinglant. Encore une fois, la jeune fille de Limoges et d’ailleurs, s’est adaptée, dans le moule de BC, en évitant les écueils d’une vie estudiantine nocturne et alcoolisée qu’elle méprise, choyée dans cette famille recomposée de têtes bien pleines, dans une fac qui ne compte plus démocrates et républicains ayant fait carrière à Washington, John Kerry étant le plus célèbre d’entre eux.

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Boston l’intello, Boston la snob, Boston qui regarde parfois le reste de l’Amérique avec mépris et condescendance. Liv s’y est construit une bulle, elle le redit, pour avaler, digérer ce cursus universitaire doublé d’un entraînement et d’un programme de compétitions étalé sur neuf mois avec en enchaîné cross, indoor et saison estivale sans un souffle de répit. Elle est désormais leader du groupe : « Maintenant, je les entends souffler dans mon dos », la championne d’Europe espoirs sacrée sur 5000 mètres à Tallinn en Estonie, l’été dernier, a tenu bon sur ses deux jambes résistant à l’essorage dont sont victimes de nombreux athlètes universitaires. « Sans doute que mon entraîneur de Limoges », elle l’appelle avec affection par son prénom « Hadj m’a donné les bonnes bases ». Sans aucun doute que son entraîneur, Randy Thomas, a compris l’intérêt de lui construire du sur mesure, au fil de soie, une carrière sur le long terme.

Tallinn fut l’apothéose de ces quatre années. Qu’en sera-t-il de Hyères et des Europe de cross ? Liv en parle avec réserve. Elle se prépare. C’est suffisant à savoir. Sur les coteaux de Franklin Park et de Bear Cage Hill, la veille avec des 2000, là même où furent organisés les Mondiaux de cross en 1992, elle n’était pas née. Elle demande : « Mais sur vos photos, ce n’est pas Meb (Meb Keflezeghi) que l’on voit avec Gebre ? » La semaine passée, c’est encore dans ce parc que Liv s’est frottée aux pros du cross. Liz Costello et Mary Cain. « Mon coach n’avait pas le droit de m’accompagner car il s’agissait d’un cross privé, j’y suis donc allé en métro ». Elle s’y est classée seconde, la très médiatique Mary Cain à cinq secondes sur ses talons « J’ai dû renoncer aux 500 dollars de prime ». Je marque ma surprise : « Le statut NCAA est aussi strict que cela ? « . La réponse est directe : « Ah oui, sinon, je risquerai de perdre ma bourse ».

C’est l’heure de courir. Autour de ce réservoir, minuscule silhouette. Liv Westphal s’échappe à nos regards. Elle se fond dans ce paysage d’automne rougeoyant. Au loin, dans une fente de verdure, à dix kilomètres de là, le coeur de Boston se devine. « C’est une ville qui m’inspire ». Boston et son marathon, sa culture de l’athlétisme, son histoire intime avec le cross. Entre les trois, Liv n’a plus qu’à choisir !

> Texte et photos : Gilles Bertrand

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