La liste des athlètes suspendus pour dopage diffusée par l’IAAF se révèle édifiante sur la sur-représentation de certaines nations. Le podium revient à la Russie, suivie par l’Inde et la Turquie.

En 2004 à Chennai, les championnats nationaux, avec déjà l'ombre du dopage

En 2004 à Chennai, les championnats nationaux, avec déjà l’ombre du dopage

La dernière livraison anti-dopage de l’IAAF comporte 25 pages, présentant les noms des athlètes purgeant une suspension pour usage de produits dopants. Une liste passionnante à décortiquer, avec cette énumération, comportant également le nom du produit incriminé et la durée de la sanction.

La France y figure, avec neuf cas, les plus connus revenant à James Theuri, Abraham Kiprotich, Quentin Bigot, ou encore Nour-Edine Gezzar, suspendu à vie. Elle se situe ainsi juste derrière les Etats-Unis, comptant 11 suspendus, et le Kenya, avec 13 coureurs identifiés à fin mars 2015 (on parle maintenant de 38 cas).

Le podium de tête donne le tournis. La Russie caracole loin devant toutes les autres nations de la planète, avec 58 athlètes actuellement sanctionnés ! Et derrière la reine du dopage, deux prétendantes : la Turquie, 42 cas, et l’Inde 43 positifs.

Deux noms un tantinet surprenants sur une telle liste. Pour la Russie, on peut parler d’une certaine logique pour un pays ultra-dominateur de l’athlétisme mondial. Une nouvelle fois, aux derniers championnats du monde de 2013, elle supplantait tous ses rivaux, avec un total de 17 médailles, dont 7 en or.

A contrario, Turquie et Inde demeurent particulièrement discrètes sur le plan des performances. On a bien vu la Turquie émerger depuis l’été 2010, avec cinq médailles au Championnat d’Europe. Mais pour ce qui concerne l’Inde, c’est le calme plat. Zéro médaille, zéro record, le tableau demeure vierge. Et on ne peut s’empêcher de pointer la distorsion entre dopés et performers.

L’Inde se situe en contrepoint avec cette idée sous-jacente qu’au moins, le dopage soit « efficace ». Le sport est étonnamment absent de ce géant mondial, fort de plus d’un milliard d’habitants, mais quasi-incapable de dégager une élite, quelle que soit la discipline, excepté en hockey. L’athlétisme n’échappe pas à la morosité, la sauteuse en longueur Anju Bobby George demeure la seule médaillée en Championnat du Monde, elle avait conquis le bronze à Paris en 2003. Côté Jeux Olympiques, on dénombre bien un médaillé, Normand Pritchard, sur 200 m et 200 m haies, mais cela remonte à 1900…

A Chennai en 2004, le dopage déjà très présent

En juillet 2004, Gilles Bertrand et moi-même posons nos valises à Chennai, l’ex-Madras, pour les 44èmes Championnats Inter Etats. Il s’agit du grand rendez-vous annuel pour les meilleurs Indiens, ils sont 900 venus de tout le pays. Notre venue interpelle le microcosme de l’athlétisme indien, et « The Week », le quotidien du Kerala, titre même « Que signifie la présence d’un journaliste français au Championnat national ? »

Il faut dire que l’Inde vient juste d’être secouée par une grosse affaire de dopage, qui a décapité une partie de l’équipe nationale de lancers. Les entraîneurs ukrainiens et biélorusses recrutés pour les former ont probablement beaucoup à voir avec un usage massif de stéroïdes anabolisants… Et la crainte est grande qu’une équipe de journalistes français n’ait fait le voyage que pour enquêter sur ce thème du dopage.

Quelques Indiens sont pourtant eux aussi très sensibles à cette problématique, et des personnes plus responsables s’ouvrent à nous pour dévoiler leur indignation sur ces mauvaises habitudes. Leurs témoignages sont édifiants. Ainsi du journaliste Sebastian Shevli, du « Malayal Manorama », qui dévoile ces pratiques douteuses : « Ici, les stéroïdes sont très faciles à obtenir, dans n’importe quelle pharmacie. L’usage de ces produits est donc très important chez nous, même chez les juniors. Le sport, c’est un moyen d’avoir un emploi et pour l’entraîneur, c’est un moyen de reconnaissance et d’ascension, alors… »

Alors, la porte est ouverte et très largement, comme le souligne l’ex-athlète Milkha Singh, ulcéré de constater le faible niveau du pays, résultant selon lui à la fois de l’apathie des dirigeants et de l’abus des drogues. Et d’insister sur un point déterminant : « Les entraîneurs sont également largement responsables de cette situation. Ils se suffisent de petits résultats qui vont leur permettre d’avoir eux-mêmes un meilleur emploi. Et leur motivation ne pas plus loin que cela ! »

Onze ans plus tard, le constat n’a pas changé d’un iota. Dopage puissance dix. Résultats puissance zéro. Ou du moins les résultats visibles dans les grands rendez-vous. Mais dans leur propre pays, athlètes et entraîneurs trouvent assurément leur compte à cet usage massif de stanozolol, clenbutérol, norandrostérone, trenbolone, et de tous les composants possibles de la famille des stéroïdes anabolisants.

Visiblement, la mise à l’index sur le plan international ne suffit pas à modifier les vieilles traditions. Même si cette place dans le top 3 des nations « pourries » demeure finalement la seule gloire athlétique du pays…

 

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photos : Galerie réalisée à Chennay par Gilles Bertrand