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Les stages au Kenya, une hérésie ??

L’ampleur du dopage au Kenya se révèle énorme à mesure que tombent les suspensions d’athlètes kenyans. Malgré tout, le pays demeure un lieu d’accueil pour des athlètes du monde entier, à la recherche des bienfaits de l’entraînement en altitude. Ainsi les meilleurs marathoniens et demi-fondeurs français continuent à s’y préparer fréquemment autour d’Eldoret et à Iten, à l’instar de Mehdi Frère, Nicolas Navarro, Morhad Amdouni, et Clémence Calvin s’y est dirigée pour son retour. Des contrôleurs anti-dopage mandatés par l’AFLD ou l’AIU y sont régulièrement présents pour effectuer des prélèvements, comme sur les autres lieux de stages à l’étranger.

Sarah Chepchirchir est la toute dernière athlète du Kenya à se voir mise en cause pour des faits de dopage. Elle s’ajoute à une liste impressionnante, augmentant quasiment chaque semaine. Elle symbolise aussi la grande dérive du dopage au Kenya puisque son contrôle positif a eu lieu lors de sa deuxième compétition pour son come back quelques mois après une suspension de quatre ans.… Sarah Chepchirchir était également bien connue en France, pour y avoir été licenciée à Lille Métropole et avoir brillé sur les podiums de moult classiques françaises. Elle illustre ainsi les liens étroits entre la France et le Kenya, de nombreux clubs français recrutant Kenyans et Kenyanes. C’est ainsi qu’en 2022, les rangs de leaders des bilans marathon femmes et semi hommes revenaient à Joan Chelimo, licenciée au CA Montreuil et Keneth Kiprop Renju, licencié à l’ASFI Villejuif (et suspendu pour dopage fin 2022).

Ces relations privilégiées se traduisent aussi par ces stages fréquents au Kenya des meilleurs marathoniens, fondeurs et demi-fondeurs français et françaises. En toute logique tant les hauts plateaux en altitude du Kenya, sur la zone élargie d’Eldoret, sont devenus depuis plus de trente ans des lieux appréciés par les spécialistes du monde entier. L’altitude, couplée à des températures correctes y compris durant l’hiver en Europe, et le contexte sociétal avec ces centaines de coureurs présents à l’entraînement sur les routes et pistes créent un attrait indéniable pour tout athlète curieux et à la recherche de bonnes conditions d’entraînement.

Un véritable business des stages s’y est créé et après la précurseuse Lornah Kiplagat, plusieurs structures d’accueil sont apparues. Trois sont directement reliées avec des Français, et destinés à accueillir coureurs populaires comme d’élite, à proximité immédiate d’Iten. Le centre Run’Ix, d’abord propriété de Bob Tahri, et maintenant géré par Julian Ranc, le boss du site Run’Ix. Le centre JC Training Camp, à l’initiative du très décrié entraîneur, Claude Guillaume et de sa protégée Joyce Kiplimo, deux fois suspendue pour des faits de dopage. Et tout récemment, début 2022, le Kechei Center, propriété de Joan Chelimo, l’épouse du manager français Julien Di Maria.

Les stages au Kenya, une hérésie ?

Trois interlocuteurs privilégiés au moment d’aborder le point critique du danger de tels stages dans un environnement de dopage aussi virulent. Claude Guillaume, fidèle à ses habitudes, refusant maintenant de répondre à toute question, la mission revient à Julian Ranc et Julien di Maria de fournir quelques éléments tangibles sur le contexte.

Le credo est le même pour tous les deux : les athlètes en stage au Kenya ne sont pas complètement oubliés des contrôleurs anti-dopage. Pour Julien di Maria, présent régulièrement au Kenya, aux côtés de sa femme, Joan Chelimo, marathonienne kenyane devenue roumaine, l’expérience est toute récente, puisque le centre n’a ouvert que début 2023. Cet ancien athlète, (suspendu en 2012 par la FFA pour des tricheries sur ses performances), devenu manager pour le groupe IKAIA Sports est maintenant le correspondant officiel de l’Ambassade de France pour la zone des hauts plateaux, et le Kechei Center accueille également régulièrement des séminaires ou formations anti-dopage, pour l’agence anti-dopage du Kenya, ou l’AIU. Et Julien di Maria confirme que le centre est régulièrement visité par les contrôleurs, comme il a pu le constater par lui-même ces derniers mois. Avec parmi les stagiaires, quelques noms de référence, Mehdi Frère et Fadoua Ledhem côté français, le portugais Samuel Barata, le Suisse Abraham Tadesse, la Japonaise Nozomi Tanaka.

Julian Ranc, de Run’Ix, dresse un constat identique : les contrôles constatés l’ont été à l’initiative de l’AFLD ou de l’AIU, et ont parfois été « élargis », comme lorsque le contrôleur a testé le même jour, Kristin Colard et Fadoua Ledhem. Le jeune athlète, qui vaut lui-même 3’33’’ au 1500 m, a un point de vue très arrêté sur la question du dopage au Kenya : « Il n’existe aucun lien entre les athlètes français s’entraînant au Kenya et le dopage. Les stagiaires du Centre Run’Ix ne sont nullement confrontés au dopage. » On compte parmi eux Nicolas Navarro, et actuellement Yohan Durand, Duncan Perrillat, Margot Sieracki y séjournent.

Les centres d’entraînement ne sont pas des camps à la Kenyane

Les deux hommes ne manquent pas non plus de bien souligner la différence entre leurs centres d’entraînement, ouverts à des sportifs de tous niveaux, et les camps d’entraînement, réservés aux Kenyans. Ces camps sont souvent pointés du doigt dans les dérives du dopage, avec l’isolement imposé aux coureurs, passant sous la coupe d’entraîneurs et managers, étrangers ou kenyans, parfois très peu scrupuleux, et incitant, voire imposant, le recours à des produits interdits. S’y ajoutent aussi les difficultés d’accès pour les contrôleurs anti-dopage, qui peuvent rarement passer inaperçus pour arriver dans des lieux éloignés et accessibles par des pistes défoncées.

Et Julian Ranc n’hésite pas non plus à faire observer qu’au contraire, le les centres d’entraînement comme le sien, ou celui de Julien di Maria, sont particulièrement faciles d’accès pour les contrôleurs anti-dopage, avec leurs adresses bien identifiées. Pour lui, c’est sans contexte l’attitude des athlètes français, ou étrangers, qui s’installent dans des maisons isolées qu’il faut fustiger. Car l’absence de numérotation des habitations et d’affichage officiel des noms de rues ne peut que compliquer les contrôles, pour les ralentir, voire les bloquer.

Ces adresses « bidons » seraient ainsi un très joli paravent pour des athlètes peu scrupuleux, soucieux de gagner du temps pour s’injecter un produit masquant ou diluer leur sang pour éviter la détection d’EPO….

Le cadre légal des contrôles au Kenya

Les stages à l’étranger ne sont pas « hors la loi » pour les agences anti-dopage du monde entier. Le cadre juridique est bien fixé pour l’Agence française : l’AFLD peut selon le Code du sport « exercer ses missions de contrôle à l’étranger (…) à l’égard des sportifs de nationalité française, licenciés auprès de fédérations sportives agréées ou constituant le groupe cible » (article L232-5).

L’Agence peut collecter à l’étranger des échantillons, soit directement en missionnant ses agents de contrôle du dopage, soit via l’organisation antidopage compétente, soit par l’intermédiaire d’un prestataire de service. »

Comme le souligne l’AFLD via son service de communication : « Le département des contrôles met en place une stratégie pour effectuer un suivi complet des athlètes les plus exposés aux risques de dopage. Pour l’athlétisme, l’Agence travaille en étroite collaboration avec l’AIU pour suivre les athlètes français à l’étranger et certains athlètes étrangers sur notre territoire national.  Concernant les athlètes français en stage au Kenya ou au Maroc, nous effectuons régulièrement des tests selon les stratégies mises en place. »

Avec quelques chiffres repères : – environ 140 échantillons collectés en 2022 et environ 220 échantillons (tous sports confondus) collectés en 2023. De nombreux pays ont été concernés : Afrique du Sud, Allemagne, Andorre, Australie, Belgique, Canada, Chine, Espagne, USA, Italie, Kenya, Maroc, Monaco, Portugal, Royaume-Uni, Suisse et Turquie.

Le cadre administratif des stages au Kenya

Au printemps 2019, l’affaire Clémence Calvin éclate, et le Maroc se voit pointé du doigt par la Fédération Française d’Athlétisme. Dans une certaine panique, la décision est prise que les athlètes français ne sont plus autorisés à se rendre à Ifrane, haut lieu de l’entraînement en altitude au Maroc. Des informations, émanant de divers journalistes du monde entier, concordent pour décrire Ifrane comme un lieu d’échanges facile de produits dopants, avec des pharmacies corrompues où l’EPO s’achète facilement, et des intermédiaires faciles à rencontrer.

L’explosion des cas de dopage au Kenya n’a pas eu le même impact à la FFA. Aucune information officielle n’a circulé pour inciter les athlètes français à renoncer à rejoindre les bases d’Eldoret et Iten. Lahcen Sahli, responsable du marathon et demi-fond long, n’a pas souhaité répondre à mes questions pour obtenir des précisions sur les éventuelles limitations données aux athlètes ou conseils pour éviter qu’ils ne se retrouvent en proximité de lieux de dopage.

Et les athlètes, qu’en pensent-ils ?

Quels stages avez-vous effectué à l’étranger depuis 2020 ? dans quels pays ? Y avez-vous eu des contrôles anti-dopage ? Est-ce que la situation du dopage au Kenya constitue un frein pour vous y rendre ?

Voilà en résumé les questions adressées aux meilleurs marathoniens et demi-fondeurs français. Mais c’est un vrai mutisme qu’ils et elles ont opposé, mes messages répétés n’ont guère eu de succès ! Le secret règne, et demeure bien gardé…

Avec une seule exception : celle de Hugo Hay. Le jeune talent du 5000 mètres français, quatre fois champion de France, record à 13’02’’, refuse la langue de bois pour évoquer ce thème et n’hésite pas à donner les éléments chiffrés qui le concernent. A savoir deux stages par an effectués à l’étranger depuis 2020, avec Saint-Moritz x3 / Afrique du Sud x1 / Kenya x1 / Flagstaff x1 / Portugal x2 / Font-Romeu x2/Maroc 0. Et côté anti-dopage, seulement 2 contrôles, à Font Romeu.

Pour Hugo Hay, qui a pris ses habitudes d’entraînement en Belgique avec les chambres à hypoxie, la situation du Kenya ne le rebute pas, et il admet un seul « repoussoir » : « le nombre important de managers à Iten, qui n’ont pas tous bonne réputation, et « drivent » plein d’athlètes. »

Mais Hugo Hay fait aussi preuve d’un vrai réalisme en lâchant : « Le Kenya, ce n’est pas le pays où partir si l’on craint les contrôles anti-dopage. C’est sûrement actuellement le pays où il y a le plus de contrôles au monde actuellement. » Et avec un certain bon sens, le jeune Hugo Hay ajoute : « Si on veut se doper, on peut le faire partout. »

  • Analyse : Odile Baudrier
  • Photos : D.R.