Le gros mensonge de l’Italien Alex Schwazer, à nouveau positif

25 juin 2016

Le marcheur Alex Schwazer a subi un nouveau contrôle positif, après son come back à la fin de sa suspension remontant aux JO de Londres 2012. Mais l’Italien crie son innocence, arguant d’un complot qui expliquerait que dans l’échantillon prélevé en janvier 2016, il ait finalement été détecté un stéroïde. Que penser de cette histoire ? Qu’il s’agit d’un gros mensonge, comme l’explique Pierre Sallet, expert anti dopage au sein de « Athletes For Transparency ».

 

schwazer a

Que penses-tu de l’histoire d’Alex Schwazer, qui après son nouveau contrôle positif, argumente autour d’un complot ??

La règle d’or dans la lutte anti-dopage, que ce soit du côté institutionnel ou du côté des initiatives individuelles, est l’indépendance pour avoir un programme efficace. Qu’il s’agisse d’un programme de contrôle ou de santé. Il avait mis en place un programme de santé, puisque même s’il avait été constaté des choses anormales, il n’y avait aucune possibilité de le sanctionner. Mais une règle d’or est d’être indépendant. Moi, au départ, quand j’avais vu son retour, je pensais que si tu as un entraîneur, et que tu mets une personne qui gère le programme de santé, c’est valable. Mais si tu es à la fois l’entraîneur et celui qui gère le programme de santé, c’est complètement faussé d’entrée. Parce que la notion d’indépendance est capitale. A la limite, il faudrait même que la structure qui gère cet aspect-là, qu’elle soit anti-dopage ou santé, ait en fait intérêt à trouver des cas positifs…

Depuis plusieurs mois, Alex Schwazer parle de rédemption. Quelle est ton opinion sur ce point ?

Je peux vraiment croire à la rédemption. J’ai des cas très précis d’athlètes dopés, qui ont fait un vrai mea-culpa, et qui sont revenus complètement clean. Sur le plan du mécanisme psychologique, tu as des athlètes pour lesquels les preuves sont accablantes, qui sont sanctionnés, mais qui affirment qu’ils ne se sont jamais dopés. Par exemple parce que tout le monde le faisait. Par contre, quand on est face à des athlètes comme l’Italien qui avait évoqué ça de manière très précise, en révélant ses injections, avec tous les détails, tu penses que ce sont des gens qui ont franchi le cap. Il y a eu plein d’exemples de ce type, et au début, on pouvait penser qu’il se situait dans ce cadre-là. Mais en fait, le suivi mis en place était certainement destiné à détecter du dopage « lourd » type EPO, auto-transfusion, facteurs de croissance. Par contre, les substances plus classiques type glucocorticoïdes ou stéroïdes n’étaient certainement pas recherchées, car les contrôles normaux sont très efficaces sur ces produits. Surtout qu’ils se détectent facilement et très longtemps. En général, lorsqu’on met en place des contrôles de santé, on recherche le dopage lourd et pour les « petites » substances, les contrôles semblent suffire. Surtout que les stéroïdes marquent pendant 6 semaines, et qu’on les trouve dans l’urinaire.

Pour se défendre, Alex Schwazer évoque la manipulation de son échantillon. Est-ce crédible pour toi ?

Le passé récent montre qu’il peut y avoir des manipulations d’échantillons, comme on a pu le découvrir sur la Russie. Mais connaissant le fonctionnement du pays, la structure qui gère l’anti-dopage, je ne sais pas si c’est un contrôle IAAF ou CONI, cela paraît impossible. En tout cas, c’aurait été très compliqué de prendre de l’EPO avec ce qui a été mis en place, mais il est possible de se rabattre sur tout ce qui est stéroïde et corticoïdes. Quand tu n’as pas trop de moyens, ou que tu es sous contrôle, ou que tu es dans la ligne de mire, avec des choses très simples type corticoïdes qui sont interdits en compétition, mais pour lesquels on peut avoir une AUT, ou des stéroïdes, tu peux déjà faire des choses pas mal. Pour les dopages type EPO, il faut 15 jours à 3 semaines pour les mettre en place, et si tu as beaucoup d’analyses dans la durée, ils seraient vus. Par contre, les dopages type stéroïdes sont de bons moyens de gagner de l’efficacité dans des plages très courtes de prises, avec des prises légères, et avec la capacité de détourner la détection. Donc moi, je ne crois pas du tout à son histoire d’échantillon manipulé… Je ne le connais pas. Mais dans le dopage, on constate des profils établis : dans les sportifs sanctionnés, qu’ils aient avoué ou pas, on les catégorise bien. Pour moi, c’est quelqu’un à mettre dans la même catégorie qu’un cycliste comme Ricardo Ricco : même sanctionnés, ils n’arrêtent jamais, c’est sans fin ! Chez ce gars-là, malheureusement, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Le problème est que cette fois, il est positif aux stéroïdes. Que peut-il dire à part j’ai déconné ? Mais il l’a déjà dit une fois… Les gens croient à la rédemption, mais tu ne peux pas le dire une 2ème fois. Le seul angle d’attaque est de dire qu’il y a une manipulation.

Sais-tu pour quelle raison l’échantillon de janvier a été à nouveau analysé ?

Je n’ai pas d’infos là-dessus. Il y a deux pistes, soit la substance incriminée n’a pas été recherchée au départ, soit le standard a évolué. Comme dans le cas de réanalyse d’échantillons anciens, comme pour Pékin 2008 ou Londres 2012. Car tout n’est pas standardisé dans les analyses, il y a vraiment la possibilité de choisir les éléments recherchés au moment de l’analyse. Quelques mois plus tard, tu peux décider de rechercher d’autres éléments, suite à une suspicion, et de reprendre l’échantillon. Ce qui est étrange dans son cas, c’est qu’en général, le stéroïde fait partie de l’analyse conventionnelle, c’est le Kit de base. Par contre, il est possible que les standards évoluent car ce ne sont pas des substances à seuil comme pour les corticoïdes : si on trouve des stéroïdes, tu es positif. C’est fort possible au niveau analytique qu’il y ait une amélioration sur le test, et qu’on trouve des traces plus sensibles seulement six mois plus tôt, car les standards des tests changent très souvent, et s’améliorent très régulièrement au niveau analytique. Il est possible qu’au premier test, il n’ait été recherché que de l’EPO. Ensuite, après coup, on se dit qu’il ne prend pas d’EPO, mais qu’on peut rechercher autre chose, et on analyse à nouveau l’échantillon, pour trouver des stéroïdes.

Il a été évoqué par Pierre Jean Vazel qu’il s’agirait du premier cas de sanction suite à une irrégularité du passeport stéroïdien.

Même si le contrôle a été annoncé par les médias, et pas par les instances, on parle d’un contrôle positif aux stéroïdes : cela veut dire que c’est un prélèvement urinaire, où l’on trouve des stéroïdes. Dans le passeport biologique, il est exact qu’il existe le module hématologique et le module stéroïdien. Mais il y a beaucoup de limites au passeport, et je serai très prudent dans l’interprétation. Il est possible que le passeport les ait orientés pour cibler un contrôle, car effectivement en prenant des stéroïdes ou corticoïdes, la chaîne hormonale est perturbée, et il est alors possible de déclencher un contrôle. Si le contrôle se fait par ciblage, il n’y a pas de problèmes, le profil est perturbé. Mais sanctionner sur le passeport, c’est énorme. Car pour l’hématologique, ce sont des variables très stables, mais dans le module stéroïdien, il y a plein de facteurs d’influence, et c’est compliqué à interpréter.

Son entraîneur argumente sur le fait que le produit détecté n’est pas en relation avec sa discipline, car ce stéroïde serait plutôt efficace chez les sprinters. Qu’en penses-tu ?

C’est un stéroïde ! En fonction des disciplines, il y a des impacts plus ou moins importants. Mais on sait bien par exemple que Marion Jones prenait de l’EPO. Dans les phases de récupération, les stéroïdes te structurent musculairement. Globalement, sur un 50 km de marche, tu as des facteurs sanguins en priorité, mais les stéroïdes et les corticoïdes sont toujours hyper efficaces.

Tout ceci dévoile un sportif qui connaît très bien les produits dopants et leurs subtilités ?

Oui, quand tu sais que tu es dans un suivi, qu’ils sont plutôt tournés sur l’hémato, tu te demandes quelles substances ils n’iront pas chercher ?? Il faut se dire qu’il a déjà été dans un programme à l’EPO, c’est un dopage lourd : car avec l’EPO, tu prends d’autres substances, des vitamines… qui vont catalyser l’action de l’EPO pour la rendre plus efficace. Après, quand tu as pris de l’EPO, et que tu passes aux stéroïdes, c’est de la rigolade… Ce n’est rien du tout ! C’est une image horrible, mais c’est un peu comme une personne qui a fait une chimio et qui ensuite prend une aspirine… C’est le dopage du pauvre.

Sandro Donati affirmait cet hiver qu’il avait analysé que les références de Schwazer étaient très faibles sur le plan physique, que sa progression était venue de l’EPO, et il se faisait fort de l’amener aux mêmes résultats en étant propre. Est-ce réaliste ? ?

Sur le très haut niveau, avec l’entraînement, la variation se situe entre 0 à 10%. Chez les seniors, les variations de performances sont très limitées, elles dépendent de plein de choses. Pour le dopage, l’efficacité est également de 0 à 10%. Avec un dopage super structuré, bien conduit, avec des micro-doses, des transfusions, d’autres substances, le gain espéré est d’environ 10%. Ca signifie que le dopage et l’entraînement ont les mêmes pourcentages de variations possibles sur la performance. Les deux sont additionnels. Ramener un gars à son niveau sans dopage, cela suppose qu’avant, il s’entraînait très mal. Si l’entraînement était bien structuré avant, il ne peut pas atteindre ce niveau sans l’EPO. C’est vraiment additionnel.

Penses-tu que Sandro Donati, son entraîneur, s’est fait gruger ?

Je dirai que oui. Ce sont des gens qui pensaient bien faire. Mais il a fait une grosse erreur au départ, en étant juge et partie. Il ne faut jamais le faire ! Moi, si demain, on me demande, je ne vais pas entraîner le type : c’est incompatible. Moi, je ne veux même pas rencontrer les coureurs. Il faut bien séparer, rester très en-dehors, être très indépendant pour fonctionner. C’est le principe de la lutte anti-dopage. Mais Donati a fait un choix, le pire qu’il pouvait faire. L’erreur fatale a été de se porter garant. Il ne faut jamais se porter garant d’athlète. Moi, il y a des athlètes pour lesquels je vais dire Je ne pense pas. Mais je ne vais jamais dire que je suis garant. Il y a des athlètes qui disent que leur épouse ou mari n’était au courant de rien, et quand on les interroge, c’est tout à fait exact. Parfois, ils ne les ont jamais vus prendre un cachet !

  • Interview par Odile Baudrier
  • Photo : Gilles Bertrand