L’approche de l’anti-dopage de Fabien Gargam, chercheur associé à l’Université Paris Saclay et professeur à Renmin University en Chine, interpelle jusqu’en Russie, pays particulièrement concerné par les problématiques du dopage. Le journaliste russe, Pavel Belonosov, du site inoprosport.ru, l’avait ainsi questionné sur son concept de « Fake Perfs ». Mais l’entrée en guerre de la Russie n’a pas permis la publication de cet article passionnant, que Fabien Gargam livre maintenant aux lecteurs de SPE15.

Le 29 octobre 2021, le journaliste Pavel Belonosov me contacta par courriel, le lendemain de la publication d’un article rédigé par mes soins dans le média The Conversation[1]. Il m’invita à répondre à sept questions pour partager ma vision du dopage et des fake perfs avec les lecteurs russes et les fans de sport via le site internet inoprosport.ru[2]. Je répondis naturellement positivement à sa demande. Ses questions et mes réponses figurent ci-dessous. Les conditions actuelles n’ayant pas permis leur publication sur inoprosport.ru, j’ai obtenu l’accord du journaliste pour les publier sur spe15.fr

Question #1 : Tout d’abord, comment les Français perçoivent-ils la situation du sport russe et du dopage ? Il est largement admis en Russie qu’il s’agit d’un complot contre le pays. Que pouvez-vous répondre à cela ?

Il est inconcevable pour moi de parler au nom des Français car je ne suis pas leur représentant. Par contre, je peux parler en mon propre nom et c’est déjà beaucoup. Il est logique que la plupart des Russes perçoivent leur situation sportive comme un complot contre la Russie. En effet, le terme complot signifie littéralement “atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation” selon le dictionnaire Larousse et la réputation sportive de la Russie est fortement entachée sur la scène internationale. Cependant, la théorie du complot ne tient pas dans ce cas parce que les preuves sont manifestes et la chaîne d’évidences a été reconstituée.

Question #2 : Beaucoup de gens en Russie disent souvent que les athlètes purs souffrent à cause de la diffamation de tout le pays, pourquoi est-ce le cas ? Il était possible de suivre la voie des sanctions individuelles, par exemple.

Cela est compréhensible au niveau du ressenti parce que la réputation sportive de la Russie colle à la peau des athlètes russes. Si cette réputation est bonne, ils en bénéficient. Si cette réputation est mauvaise, ils en pâtissent. Par contre, dans les faits c’est une tout autre histoire. Lors des derniers jeux olympiques de Tokyo, plus de 330 athlètes russes ont pu concourir sous bannière neutre, c’est-à-dire sous le nom du Comité olympique russe (ROC)[3]. Ces athlètes ont été autorisés à y participer car leur dossier antidopage a été considéré comme valide. Cela veut dire que les athlètes russes refusés ne présentaient aucune garantie de probité.

Question #3 : Dans vos travaux, vous avez introduit le terme ‘fake perfs’. Pouvez-vous expliquer en termes simples aux lecteurs ordinaires ce que cela signifie ?

C’est exact et je l’ai fait par nécessité. Depuis toujours, les gens pensent et agissent selon les termes dopage et antidopage et ceci constitue malheureusement le premier frein à l’éradication du fléau qu’il sous-entend. En 2019, j’ai explicité le pourquoi du comment dans un article intitulé ‘Dopage : pourquoi plutôt raisonner à partir du concept de fake perfs ?’[4]. Pour résumer mon propos, le dopage n’est qu’un moyen et on passe sous silence l’essentiel, c’est-à-dire le résultat qu’il génère. En se référant exclusivement au moyen utilisé, on adoucit, minimise, néglige, et perd de vue la réalité jusqu’ici indicible qu’il permet. À vrai dire, la lutte contre le dopage (moyen) est vaine. Pourquoi ? Pour tricher, les sportifs détournent des moyens physiologiques et/ou technologiques et les utilisent illégalement. Par exemple au niveau des moyens physiologiques, les médicaments servent normalement à soigner des pathologies et non pas à booster artificiellement des performances sportives. Par conséquent, lutter contre le dopage revient à dire qu’on doit interdire à l’industrie pharmaceutique de fonctionner et cela n’a bien évidemment aucun sens. Il faut donc lutter au niveau du résultat obtenu : les fake perfs. Ce concept signifie des performances sportives apparemment valides mais en réalité acquises en trichant par le biais de moyens physiologiques et/ou technologiques interdits.

Question #4 : Dans votre article dans The Conversation ‘Quelle est la formule gagnante pour produire des fake performances en sport ?’[5] du 14 octobre 2020, vous écrivez que l’échantillonnage est un moyen de contrôle inefficace (“En se bornant à l’analyse des échantillons fraîchement prélevés, la lutte antidopage traditionnelle identifie très peu de tricheurs par rapport à ceux qui sévissent en réalité”), et qu’il faut lutter contre le dopage de manière indirecte. Mais comment cela peut-il être fait en Russie, où toutes les organisations et institutions sportives sont subordonnées et dépendantes du gouvernement. En Russie, les responsables sportifs ont l’habitude de se couvrir les uns les autres et ceux qui ont été impliqués dans des scandales de dopage continuent de travailler tranquillement à d’autres postes (par exemple, Vitaly Mutko).

La lutte indirecte contre les fake perfs est primordiale parce que les tricheurs mettent tout en oeuvre pour contourner la lutte antidopage afin de ne pas se faire démasquer. Les fake perfs russes ont été précisément détectées non pas par la lutte antidopage mais par une autre forme de lutte indirecte. Dans cette histoire, ce sont principalement trois Russes qui ont paradoxalement fait tomber la Russie. Dans un premier temps, l’athlète Yuliya Stepanova et son mari Vitaly Stepanov – ancien membre de RUSADA – ont dénoncé les pratiques de leur propre pays au journaliste allemand Hajo Seppelt et à la chaîne de télévision allemande ARD. Cela a été formalisé par un documentaire ‘Les secrets du dopage : comment la Russie fabrique ses champions[6].

Dans un second temps, Grigory Rodchenkov – ancien directeur du laboratoire antidopage de Moscou – a été contraint de déballer l’envers du décor russe aux institutions mondiales compétentes et à la justice états-unienne. Cela a donné naissance au documentaire ‘Icare’[7] en collaboration avec le réalisateur Bryan Fogel et à son propre ouvrage ‘L’affaire Rodchenkov : comment j’ai fait tomber l’empire secret du dopage de Poutine’[8]. Bien avant, un scandale éclata en RDA (République Démocratique Allemande). Cette fois-ci, un autre scandale a éclaté en Russie. Qui sera le prochain pays touché par ce type de scandale ? Aujourd’hui, nous vivons dans un monde hyperconnecté et tout, ou quasiment tout, se saura tôt ou tard de manière directe ou indirecte. Les fake performeurs et les producteurs de fake performeurs ont une vision court-termiste. Ils ne peuvent donc pas subodorer maintenant les possibilités de se faire attraper beaucoup plus tard.

Question #5 : Dans un article pour SPE15 sur l’affaire Clémence Calvin, coécrit avec Odile Baudrier[9], vous abordez le bon sujet : “Quid des podiums, des records, des contrats, des primes, des avantages et de la réputation gagnés artificiellement et, en parallèle, du tort incommensurable causé aux athlètes clean ?”. Pourquoi les BMW qui leur ont été offertes par le président n’ont-elles pas été reprises aux athlètes russes arrêtés pour dopage, pourquoi les athlètes représentant des organisations militaires n’ont-ils pas été retirés des rangs militaires après les scandales ?

Votre question aborde deux points. Premièrement, j’ai montré dans mon dernier article sur The Conversation[10] que, contrairement à la croyance populaire, les fake perfs ne sont pas un fléau mais une aubaine pour de nombreuses parties prenantes du sport. Concernant les fake performeurs, ils ont énormément à gagner et peu à perdre dans les conditions actuelles. Deuxièmement, quand un athlète est contrôlé positif, on ne peut pas dire précisément depuis quand il triche. Triche-t-il depuis un an, deux ans voire dix ans ? J’ai un avis fondé sur le comportement général des fake performeurs mais cela requiert des preuves au cas par cas. Par conséquent, vu qu’on ne peut pas remonter à l’origine de leur tricherie, les fake performeurs identifiés et sanctionnés ne paient seulement qu’une partie de leurs méfaits. Cela est valable pour tous les pays et pas uniquement la Russie.

Question #6 : Vous avez écrit dans The Conversation : “Hormis la lutte antidopage et les athlètes clean, qui a vraiment intérêt à démasquer les athlètes dopés ?”[11] (3 octobre 2019). Vous pensez bien – qui a besoin de lutter contre le dopage, à part les athlètes propres eux-mêmes ? Le public n’en a pas besoin – il a besoin d’un spectacle et d’une victoire. Les biathlètes norvégiens et les skieurs qui utilisent des exceptions thérapeutiques sont très détestés en Russie. Les supporters en Russie proposent à ces Norvégiens de participer aux jeux paralympiques s’ils ne peuvent pas rivaliser avec des athlètes en bonne santé sans prendre de médicaments. Peut-être, par analogie avec cela, vaut-il la peine de créer des jeux spéciaux auxquels seuls les athlètes dopés participeront ? Laissez-les prendre n’importe quel dopage et rivaliser les uns avec les autres.

Au préalable, il me semble judicieux de rappeler ici deux choses. Primo, tous les sports ne sont pas soumis aux mêmes règles et aux mêmes exigences en terme de lutte contre les fake perfs. Ces disparités faussent d’ailleurs grandement la perception du grand public. En effet, certains sports sont perçus comme ‘sales’ tandis que d’autres sports sont perçus comme ‘propres’. Pour comparer les sports entre eux au niveau de l’intégrité de leurs pratiquants, il faudrait d’abord que l’on puisse comparer des choses comparables et ce n’est pas possible aujourd’hui. Secundo, le dopage est un terme qui recouvre plusieurs réalités. La figure ci-dessus nommée par mes soins ‘l’Everest de la lutte antidopage[12] en 2018 expose la complexité du terme via ses six différents niveaux.

– Le premier niveau signifie que les sportifs n’emploient rien pour augmenter leurs performances.

– Le deuxième niveau signifie que les sportifs emploient des formes de dopage non interdites par la réglementation en vigueur.

– Le troisième niveau signifie que les sportifs utilisent des substances et/ou des méthodes interdites mais que ces dernières ne sont pas détectées.

– Le quatrième niveau signifie que les sportifs utilisent des substances et/ou des méthodes interdites et que ces dernières sont détectées mais que les sportifs ne sont pas sanctionnables. Les autorisations d’usage à des fins thérapeutiques (AUT) en sont une bonne illustration.

– Le cinquième niveau signifie que les sportifs utilisent des substances et/ou des méthodes interdites et que ces dernières sont détectées et que les sportifs sont sanctionnables.

– Le sixième et dernier niveau correspond au cas particulier (carence au contrôle, opposition au contrôle, association interdite, manquements à l’obligation de localisation) et les sportifs se trouvant dans l’un des quatre cas de figure sont aussi sanctionnables.

À première vue, votre raisonnement aboutit à une suggestion qui semble recevable, celle de créer des compétitions réservées aux fake performeurs, mais votre suggestion se heurte à deux obstacles majeurs. Le premier obstacle relève de la santé publique. Dans cette voie hypothétique, les fake performeurs n’auraient plus aucune limite et emploieraient tout et n’importe quoi au péril de leur vie. Le second obstacle relève des règles du jeu. Il n’existerait plus aucune égalité des chances (‘level playing field’ en anglais) entre les concurrents puisque ceux qui bénéficieraient des traitements thérapeutiques et des innovations technologiques les plus avancés remporteraient les compétitions sportives haut la main.

Question #7 : Qu’est-ce qui doit changer dans le sport mondial pour que le public puisse assister à des compétitions sans dopage ?

Pour briser le statu quo et faire que les fake perfs deviennent un fléau, un travail titanesque s’avère incontournable. Dans cette perspective, je propose 10 chantiers prioritaires (C1 à C10).

C1. Prendre conscience et admettre la réalité des fake perfs.

C2. Lutter contre les fake perfs et non pas lutter contre le dopage.

C3. Rendre la lutte contre les fake perfs vraiment indépendante.

C4. Positionner tous les sports et tous les pays sur un pied d’égalité.

C5. Augmenter drastiquement la liste des substances et des méthodes interdites.

C6. Supprimer les délais de prescription pour lutter au passé, au présent et au futur indéfiniment.

C7. Valoriser financièrement l’intégrité sportive.

C8. Condamner sévèrement les fake performeurs (à titre d’exemple, sanctionner à vie les récidivistes).

C9. Répertorier dans une base de données publique mondiale les individus et les organisations sanctionnés pour fake perfs.

C10. Démanteler l’entreprise du raccourci en sanctionnant toutes les parties prenantes impliquées, en amont et en aval, dans les fake perfs.


[1] https://theconversation.com/les-fake-performances-en-sport-un-fleau-ou-une-aubaine-168433

[2] https://inoprosport.ru/

[3] https://www.lequipe.fr/Tous-sports/Actualites/Le-comite-olympique-de-russie-enverra-335-athletes-aux-jeux-olympiques-de-tokyo/1266879

[4] https://theconversation.com/dopage-pourquoi-plutot-raisonner-a-partir-du-concept-de-fake-perfs-111387

[5] https://theconversation.com/quelle-est-la-formule-gagnante-pour-produire-des-fake-performances-en-sport-145801

[6] https://www.youtube.com/watch?v=iu9B-ty9JCY

[7] https://www.youtube.com/watch?v=qXoRdSTrR-4

[8] https://www.amazon.fr/Protocol-Putins-doping-empire-English-ebook/dp/B07CYDQ8N2/ref=sr_1_1?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&crid=3JQCXS93KWFNP&keywords=L%E2%80%99affaire+Rodchenkov&qid=1649165178&s=books&sprefix=l+affaire+rodchenkov+comment+j+ai+fait+tomber+l+empire+sec%2Cstripbooks%2C2268&sr=1-1

[9] https://www.spe15.fr/affaire-calvin-fake-perfs-pressenties-mais-ignorees-jusquau-scandale/

[10] https://theconversation.com/les-fake-performances-en-sport-un-fleau-ou-une-aubaine-168433

[11] https://theconversation.com/sportifs-dopes-mais-pas-dopes-comment-remedier-a-ce-non-sens-124050

[12] https://theconversation.com/la-lutte-antidopage-est-elle-un-ideal-atteignable-95948

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