Farouk Madaci entraîneur de Vincent Luis

Farouk Madaci entraîneur de Vincent Luis

Après avoir été  l’entraîneur de Mahiedine Mekhissi jusqu’aux J.O. de Londres, Farouk Madaci, est devenu le coach course à pied du triathlète Vincent Luis, déjà qualifié pour les Jeux de Rio. Une forte complicité est née entre eux avec comme fil conducteur, une méthode simple de préparation, la méthode Madaci à savoir « faire simple mais rigoureux ». Rencontre à Reims où Farouk Madaci manage un groupe de 22 coureurs et où il occupe le poste de Directeur technique de l’ESFRA.

 

Avec Gilbert Marcy, on ne sait jamais s’il est bougon ou ronchon. Dans son petit bureau, il grogne, il tonne. Marre des paperasses, il s’agace. Marre des dossiers qui lui font des pieds de nez, il prend cela pour des croche pieds. Marre des mesures de sécurité qui s’allongent, à rallonge, de cet Etat parapluie, les temps sont gris. La mairie de Reims a changé de bord, ça n’a pas arrangé les choses dans une opposition gauche – droite bien connue. Heureusement, en bas d’une feuille, un chiffre lui donne le sourire retrouvé. 1300 licenciés, il tape du dos de la main sur le document. Puis de l’index, il suit les lignes pour clarifier,  550 licenciés compétition et 750 pour le loisir, pour le plaisir, voilà le fond de commerce, la richesse de l’ESFRA, ce club dont le nom résonne comme un cachet d’aspirine.

Farouk Madaci a passé la tête : « On y va ? ». C’était l’heure de l’entraînement,  par beau temps, une pleine lune naissante crevant l’écran, un vent apaisé et des troupes excitées à enchaîner des 200, des 300. « On arrive ». La porte refermée, Gilbert Marcy s’est levé, pour tourner le loquet. Son secrétaire était au fond, lui aussi le nez dans les petits papiers, le président de l’ESFRA souhaitait raconter : « Farouk, c’est un gars extraordinaire. Il se cherchait comme beaucoup. Je lui ai dit : « Tu tournes le dos à tes potes et on verra ce que l’on peut faire avec toi ». Farouk a écouté, assis sur une chaise face à un homme qui en impose, Pavarotti par la carrure, Gabin pour le phrasé, Melanchon pour tirer à vue, genre maquignon cantalou par le bagou. Il poursuit : « Farouk, il s’est formé, il a son BE2. Il a succédé à Bruno Heubi au poste de directeur sportif. Il a le charisme, la carrure d’un grand manager. Il a toutes les qualités d’un grand entraîneur, d’un grand dirigeant, c’est aussi un vrai éducateur ». La porte était fermée, seul le secrétaire écoutait. Farouk était déjà avec ses ouailles dans le petit vestibule chauffé qui sert de vestiaire. Lorsque Gilbert Marcy s’exprime, c’est un peu comme Fidel Castro, il ne faut pas chercher ni à le stopper, ni à le contrer. On pourrait croire qu’il force le trait, allons donc…, Avec Gilbert Marcy, c’est franc, c’est coloré comme lorsqu’il fleurit le propos de cette phrase : « Le diable est dans le détail, alors il faut tuer le détail ». Et le mieux armé pour cela, c’était donc Farouk. Pour carrosser et « polisher » le personnage, il insiste encore : « Farouk, il n’est pas fait comme tout le monde, il ne s’énerve jamais. Et Dieu sait si les  athlètes sont exigeants »… Et pour clôturer ces propos flatteurs, il ajoute : «Ah bon sang, Mahiedine… il aurait dû garder Farouk ».

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Farouk Madaci donne quelques conseils sur la séance à Vincent Luis

Farouk Madaci donne quelques conseils sur la séance à Vincent Luis

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Vincent Luis très élégant lors de sa séance de 12 x 300

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Avec Vincent Luis, Benjamin André a trouvé le bon lièvre pour cette séance

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Farouk Madaci, entraîneur de Mahiedine Mekhissi, ce fut une sacrée romance. L’après-midi, nous l’avions passé à décortiquer ces années passionnelles. Nous nous étions retrouvés et installés au fond d’un bar de la rue Thiers. Murs vert pomme, brouhaha et cliquetis des allers et venues. Un bruit de fond pour envelopper ces confidences, Farouk devant un café, le magnéto posé sur un verre de menthe à l’eau. Revenir sur cette rupture, était-ce le bon point de départ de cette rencontre, de cet entretien ? Allez savoir ? Il faut attendre la première réponse pour le vérifier, la voici : « Un manque ? Non, je n’ai pas vraiment connu le vide car je savais que cela se stopperait, c’est comme une aventure humaine. Il y a une vie et une fin ».

A 33 ans, avec comme objectif les J.O. de Londres, Farouk Madaci s’est jeté tout habillé dans la rivière du steeple. Un puissant accélérateur  que de partager ainsi, H24, le destin du médaillé d’argent aux J.O. de Pékin. Pour le meilleur et le pire ? : « Finalement, des erreurs…? Le parfait n’existe pas. Globalement, on ne s’est guère trompés. Notre objectif était simple, perfer pour les grands évènements ». Barcelone, Daegu, Helsinki et enfin Londres, du métal en fusion. Successivement de l’or, du bronze, de l’or, de l’argent dans le creuset, pour frapper chacune des médailles…le contrat fut rempli. Après cela, une fois les drapeaux repliés, Farouk fut en droit de se rassurer et de s’en convaincre. Cela donne des convictions. Farouk l’avoue : « Aujourd’hui, j’ai plus de maturité. Cela m’a conforté dans l’idée qu’il faut travailler dans la simplicité et avec du bon sens ». En puisant dans ce torrent d’émotion, des sentiments d’infini, d’éternel, en caressant l’excellence, en touchant le divin, un rapport charnel, à fleur de peau, un « sentiment océanique ». Farouk donne des exemples simples : « Parfois, tu fais un test sur 2000, tu sors du vélo, tu regardes le chrono, les allures, c’est un truc de dingue. Tu vis une aventure. De telles émotions, c’est le carburant, c’est le sésame que tu recherches ». Il évoque également cette qualif pour les Europe espoirs. A ses côtés, le père de Benjamin André, l’espoir en quête d’une sélection sur steeple : « Tous les deux, on a fondu en larmes ». Il insiste : « Ces émotions-là, ce n’est pas quantifiable en terme d’argent ». Nous revenons ensemble sur les 8’00’’09 de Mahiedine en 2013, le record de MMB sur le steeple : « Sa descente d’altitude s’était mal passée. Son 2000 à Reims, il passe à côté. Le soir, à minuit, je reçois un texto de Mahiedine « t’inquiètes, ça va bien se passer ». La veille du meeting Areva, Mahiedine prend Farouk et Rachid Esmouni dans le taxi, « chauffeur les Champs Elysées, boutique Adidas ». Farouk et Rachid, les deux fidèles sont couverts de cadeaux : « Il voulait juste nous rassurer, nous dire « ne vous inquiétez pas les gars ». Le lendemain, c’est l’ouragan, Mahiedine au Puy du Fou, il éclate son record au terme d’un dernier 800 chevaleresque : « Cette émotion, elle est grandiose. Tu t’intègres au projet de l’athlète. Tu le fais tien ».

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Farouk Madaci prépare son premier marathon en compagnie de Sylvain Pohu

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Anaïs Dechamps s’est jointe au groupe pour la séance de VMA

Pour ne faire qu’un et ne plus s’appartenir ?  Il ne faut pas aller jusque là. Farouk Madaci l’a bien mesuré : « ce n’est pas la vie, c’est trop bref. Le problème de la passion, c’est que parfois, on ne dégage pas les priorités comme il faut ». A quoi pense-t-il en se lissant les cheveux longs des deux mains ? A  Camélia,  sa fille âgée de 10 ans qu’il ne voit pas assez ?  Il a une petite phrase rassurante mais curieuse sur le rapport à la haute performance : « J’ai un rapport au sol ». Lui l’Ardennais, le fils de Josette qui ne se déplaçait jamais sur les cross sans ses paquets de bonbons, elle est décédée l’année passée. Les larmes brouillent le regard de Farouk. Elle était femme de ménage, elle avait le cœur sur la main.  Le père également, originaire de Ras El Oued en Algérie. Et puis il y a l’oncle, très proche du neveu : « La première fois que j’ai voté, j’ai voté comme lui. Il était communiste, j’ai voté Robert Hue ». Le frère encore qui est resté au pays, à Vrigne aux Bois, il est éducateur au club de basket. Dans ce gros bourg de 3500 habitants, il y a la rue des Madaci « la rue familiale » comme le souligne Farouk « chez nous dans les Ardennes, il y a plus de proximité avec les gens. On est plus de la terre ».

De cette mixité, de cette double culture, Farouk va droit au but. Il ne cherche pas à s’attarder sur la rhétorique, il n’y a pas de place pour les slogans, pour la dialectisation, pour les phrases toutes faites sur l’intégration. Il frappe direct pour affirmer : « L’intégration, c’est le problème de tout le monde, on cherche tous son chemin ». Il ne se protège pas le dos dans les cordes pour dire fort : « La victimisation, c’est pour les faibles, des différences, nous en avons tous. Il ne faut pas se cacher derrières ses problèmes pour rejeter la faute aux autres. La vie, ça cogne, il faut le savoir, rien n’est facile. Si tu n’es pas capable, c’est que tu ne le méritais ».

« J’ai du mal à me dire que c’est mon métier. C’est tellement passionnel. J’ai l’impression de ne pas vieillir »

Farouk Madaci n’est donc ni un homme de papiers…n‘en parlez pas à Gilbert Marcy…ni un homme de «causer pour causer », ni un homme à essuyer les sièges des tribunes, Farouk s’habille d’un bas large en coton, d’un haut large en coton, d’un bonnet de laine. C’est un homme de terrain, il n’y a que cela qui l’intéresse, qui le porte. Farouk vit donc comme un étudiant attardé. Un petit F2, au 6ème étage d’une petite cité. Un désordre organisé, au mur, des images fortes, Léo Ferré, Jacques Brel et Brassens réunis dans un nuage de fumée, Cassius Clay aussi et Tommie Smith le poing  ganté tendu dans le ciel de Mexico…des symboles forts : « J’ai du mal à me dire que c’est mon métier. C’est tellement passionnel. J’ai l’impression de ne pas vieillir ».  Il n’a pas honte de dire : «moi,  j’étais un petit coureur ». Ca aide à mieux comprendre son parcours de petits boulots, de vacations pour déboucher enfin sur un vrai statut d’entraîneur  car dit-il : « Je me comportais déjà comme cela, tout était orienté par rapport à l’athlé. Je n’avais pas d’argent, juste pour payer le loyer, mais c’était suffisant ».

Aujourd’hui, au sein de l’Entente Family, Farouk Madaci gère donc un groupe de 22 coureurs. Citons quelques noms, Hamid Zerrifi à distance, Benjamin André, Azzedine Vey, Christopher Gérard, Alexandre Brungard, Hichem Hallassi, Thibaut Baudoin, Elisabeth Ontivaros, Anaïs Dechamps, une architecte spécialisée dans les constructions bois qui prend l’athlé et la vie du bon côté. Et…Vincent Luis, le triathlète, médaillé de bronze aux Mondiaux 2015 et déjà qualifié pour les J.O. de Rio. Farouk fut dans la bulle de Mahiedine, le vent a soufflé, la pluie est passée. Il ne cherchait aucun refuge, aucune excuse, aucune compassion. Encore moins, il n’a pas courbé l’échine.  Surtout pas. Vincent, le méticuleux, le bosseur, le blagueur, le curieux a cogné à sa porte. Farouk a posé ses conditions.

« Le cross, c’est bon pour renforcer la confiance. Ce n’est pas une simple parenthèse, ça s’intègre dans la préparation »

La piste était noire de monde. Des lents, des rapides, des élégants, des nonchalants. Vincent Luis d’abattre les 300 en 47’’, un peu moins même, avec Benjamin André, lui en pointes, dans sa foulée. Le coach lui précisant : « En deux blocs », Vincent avouant : « J’aurais préféré d’un bloc ». Il est puissant, Benjamin s’accroche, il est grimaçant.  Quant à Farouk, il tourne lui aussi en compagnie de Sylvain Pohu : « Je prépare le marathon de Rotterdam. C’est mon premier, mais ça me fout la trouille ». Nous étions mardi soir, la soirée VMA, la soirée Flunch aussi. Une habitude, une tradition que cette petite virée par les rocades de Reims, la lune cette fois bien pleine dans le ciel, rayonnante, puissante, pour un repas entre copains, un plateau à la main, des frites dans chaque assiette ou presque. A disséquer la séance, à refaire le monde, Vincent de balancer son humour spontané qui chasse les prises de tête. A parler cross, bien entendu, Vincent de faire défiler la liste des engagés du France pour chaque équipe : « Le cross, c’est bon pour renforcer la confiance. Ce n’est pas une simple parenthèse, ça s’intègre dans la préparation. Avec des points d’accroche comme le renforcement musculaire » explique le coach. Il y a peu, Vincent Luis a croisé le chemin de Pierre Lévisse. Il cherche : « C’est la génération…80. ». Son regard est pétillant : « J’avais envie que ça ne s’arrête pas, qu’il me raconte tout ».

Sortie oxygénation le long du canal pour le groupe de Farouk Madaci

Sortie oxygénation le long du canal pour le groupe de Farouk Madaci

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Le lendemain, le petit groupe s’est retrouvé Pont de Vesle qui enjambe le canal de l’Aisne à la Marne. Là encore, une question d’habitude. 9h 30, petit froid, temps clair, des joggeurs, des marcheurs en pagaille, au programme une heure d’oxygénation avec un retour actif à 3’40’’ au kilo. Explication du coach après une bonne suée à évacuer les 300 et…les frites de la veille : « Le triathlon, c’est comme le 5000 et le 10 000, c’est simple et c’est facile, c’est juste du bon sens. Si tu as compris l’équation du tri et la spécificité de chacun des sports qui doit être respectée, alors les principes sont identiques au demi-fond. Tu dois être harmonieux pour développer toutes les qualités. Et surtout, tu ne dois pas te dire que la course à pied, c’est un problème à résoudre ».

Mahiedine avait un objectif, les Jeux, Vincent a le même, Farouk aussi. Au terme de la séance, le coach nous invite à boire un café dans son F2. Le matin, à son retour de piscine, Vincent s’était arrêté acheter les «meilleures parts de flan » de toutes les boulangeries de Reims. Il déplie le papier, les flancs coupés en triangle sont d’un beau jaune d’or. On se partage les friandises. Café, chocolat pour accompagner, Farouk s’active dans une petite cuisine guère plus large qu’un couloir.  On parle triathlon, l’époque Cordier, Mark Allen, la préhistoire. De l’américaine Gwen Jorgensen, 32’15’’ sur 10 km. Farouk compte rapidement dans sa tête : « Les Jeux, c’est dans… 200 jours », il ajoute : « Si tu crois que tu as réussi un jour, ça ne suffit pas ». Farouk se lisse les cheveux, un silence, il ajoute : « Si tu ne l’as pas dans les tripes. Si ça ne te dévore pas. L’entraînement, c’est l’histoire d’une vie ».

> Texte et photos Gilles Bertrand

> Lire l’article : Vincent Luis, triathlète et crossman

Fin de séance et poignée de main entre Farouk Madaci et Vincent Luis

Fin de séance et poignée de main entre Farouk Madaci et Vincent Luis

Vincent Luis et Farouk Madaci

Vincent Luis et Farouk Madaci

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Vincent Luis, une nature généreuse, rieuse