Le nouveau boss du steeple est américain ! Evan Jager a confirmé au meeting Areva qu’il comptait parmi les leaders mondiaux. Le protégé de Jerry Schumacher échoue d’un souffle sur la fameuse barrière des 8 minutes, après avoir mené la vie dure aux Kenyans, effarés par sa combativité.

 

Evan Jager

Evan Jager

Jerry Schumacher est en plein jet-lag, il arrive juste de Portland. Dans le hall de l’hôtel Mercure Tour Eiffel, fief de l’organisation du Meeting Areva, il émerge du petit déjeuner, les yeux mi-clos par la fatigue. Mais il ne lui faut pas plus d’une minute pour se rappeler nous avoir rencontrés à Des Moines, il y a maintenant quatre ans, pour les Trials US, où les athlètes de son groupe avaient brillé. Un grand sourire illumine son visage, et il accepte de suite le principe d’une interview.

Notre souhait ? Evidemment lui parler des problèmes d’Alberto Salazar, la structure d’entraînement parallèle à la sienne à Portland, sous le feu des critiques pour ses pratiques douteuses. Mais notre première question s’oriente bien sûr vers Evan Jager, le nouveau petit génie de son groupe.

Son protégé s’est positionné parmi les meilleurs mondiaux à Eugene, avec un gros 8’05’’28, nouveau record américain, et également hissé comme leader mondial du 1500 m, avec ses 3’32’’97. On l’interroge sur le pronostic qu’Evan Jager pourrait passer sous les 8 minutes. Et lui de répondre : « Oui, c’est l’objectif. Mais pas ce soir. Il a disputé les Trials US il y a seulement une semaine. En plus, il fait très chaud. Dans l’avenir, il en sera capable. Mais c’est un gros challenge.»

Sans sa chute, un chrono de 7’56 »57

Quelques heures plus tard, Evan Jager torpille cette prédiction. Enfin, pas tout à fait ! Une mauvaise chute juste après la dernière barrière le relègue d’un souffle au-delà des 8 minutes. Les cristaux scintillent un exceptionnel 8’00’’45. Et les experts de livrer leurs pronostics : sans cette chute, il aurait terminé en 7’56’’-57 », avec le repère qu’à l’attaque de la ligne droite, il comptait 1’’9 d’avance sur Birech, qui l’emporte finalement en 7’58’’83.

Après l’arrivée, l’effarement des Kenyans est visible. Le règne d’Ezekiel Kemboi, double champion olympique, triple champion du monde, a peut-être pris fin, et la relève promise à Jairus Biresh pourrait s’avérer plus compliquée que prévue…

Les steeplers kenyans sous le choc de la démonstration d'Evan Jager

Les steeplers kenyans sous le choc de la démonstration d’Evan Jager

Evan Jager n’est pas un nouveau venu dans le demi-fond, déjà présent à 20 ans au Mondial 2009 sur 5000 m, puis sur le steeple, 6ème aux JO de Londres, 5ème à Moscou.

Evan Jager dans les valises de Jerry Schumacher pour Portland

Une réussite 100% Schumacher. L’entraîneur l’avait recruté pour son équipe dans son université du Wisconsin où il officiait jusqu’en 2008, dirigeant le secteur Track and Field, et manageant quelques athlètes de niveau international, comme Shalane Flanagan, Matt Tegenkamp, Chris Solinsky.

Autant de talents qu’il « transportait » avec lui du Wisconsin vers Portland à l’automne 2008 lorsqu’il répondait favorablement à la demande d’Alberto Salazar d’intégrer le Nike Oregon Project monté pour dynamiser le demi-fond américain. Evan Jager faisait aussi des athlètes suivant avec enthousiasme leur coach. Comme celui-ci me l’avait expliqué à Des Moines en juillet 2011 : « Alberto Salazar m’a donné l’opportunité de devenir entraîneur à un niveau supérieur. Le choix n’a pas été facile. Il fallait quitter le Wisconsin, pour venir à Portland. Mais c’était une belle occasion pour moi, et aussi pour mes athlètes. Pour qu’ils puissent mieux tirer partie de leurs capacités. »

La chance était énorme, Jerry désigné par Alberto Salazar, comme son successeur suite à ses graves problèmes cardiaques de l’année 2007.

Une union sacrée Salazar/Schumacher vite explosée

Mais les choses vont progressivement s’embrouiller entre les deux hommes. A l’été 2011, l’union sacrée était encore de mise. Quelques semaines plus tôt, Chris Solinsky, entraîné par Jerry Schumacher, avait éclipsé Galen Rupp, athlète fétiche d’Alberto Salazar, en s’appropriant le record américain du 10.000 mètres. Lorsque j’avais interrogé alors Jerry Schumacher sur la rivalité pouvant exister entre les deux coachs, il avait souri et m’avait expliqué : « Nous échangeons beaucoup sur l’entraînement. Nos athlètes ne s’entraînent pas ensemble, cela pourrait créer une confusion, les méthodes sont différentes. Mais nous avons de très bonnes relations avec Alberto Salazar. Il m’a recruté, et également Mark Rowland. Nous faisons partie tous les trois du même système. Et cela réussit ! »

Cependant à peine quelques mois plus tard, Jerry Schumacher exige de Nike son indépendance. Plus question de collaborer avec Alberto Salazar. Pourquoi ? Pour des questions liées aux inquiétudes sur le dopage ??? La rumeur fait plutôt état de problèmes consécutifs justement à ce record US torpillé par Solinsky et non pas par Rupp, et à la guerre d’egos qui aurait suivi, Alberto Salazar découvrant tout à coup qu’il n’avait plus du tout envie de penser à la retraite et à passer la main…

Lors du meeting Areva, Jerry Schumacher nous confirme avoir demandé une séparation complète avec le Nike Oregon Project, mais il se borne à quelques mots laconiques pour se justifier : “ Initialement nous avons commencé à travailler ensemble. Mais ça n’a pas fonctionné. J’ai demandé l’autonomie de mon groupe, il a eu l’autonomie du sien. »

Le Bowerman Track Club

Les athlètes Schumacher quittent le NOP et convergent alors vers la structure Bowerman Track Club, un club d’athlétisme classique de Portland : « Nous avons trouvé intéressant de nous rapprocher d’un club qui n’avait pas d’athlètes professionnels. J’aime cette idée, car j’aime le fait qu’il y ait des enfants dans ce groupe, des athlètes professionnels côtoyant les jeunes. Ils collaborent ensemble, c’est très intéressant. »

Hulling, un autre athlète du Bowerman TC, coaché par Jerry Schumacher

Daniel Hulling, un autre athlète du Bowerman TC, coaché par Jerry Schumacher

Fini le NOP, mais pas terminé l’engagement Nike à l’égard de son team. Jerry demeure un coach Nike. Les athlètes tous sous contrat Nike, ils seront sept sélectionnés pour le Mondial de Pékin. Et Jerry Schumacher admet : « Ils nous supportent. La somme pour la structure est confortable. »

Quatre ans après cette séparation, Jerry Schumacher ne peut qu’être satisfait de sa décision de l’époque, qui évite tout amalgame entre lui et les agissements de Salazar. Ou du moins veut-il s’en convaincre : « Non, je n’ai aucune crainte que ces problèmes nous nuisent. Nous sommes des structures différentes, des programmes différents. Je ne m’inquiète pas. »

Le discours est bien rôdé, comme l’est également son point de vue sur cette terrible affaire Salazar/Rupp qu’il résume d’un très laconique : « Je ne peux rien dire. »

Et de résumer son état d’esprit d’une manière très simple : « Je fais mon travail, je suis concentré. Mon travail est de m’assurer que les athlètes sont concentrés et se préparent, et je ne m’occupe de rien d’autre. Je prends soin de mes athlètes, je fais ce que j’ai à faire. Les autres font ce qu’ils veulent. »

Une somme confortable de Nike

Quant à l’éventualité que Nike envisage de stopper le financement des structures liées à l’athlétisme, Jerry Schumacher la balaie d’un revers : « Non, je n’ai aucune inquiétude sur une décision de Nike. Je n’ai pas d’information précise. Je pense que le travail est fait, les résultats sont là, ils sont satisfaits, cela va continuer. » Il s’inscrit en faux sur la rumeur d’un certain dépit chez Nike qui pourrait conduire à remettre en cause cette implication massive dans l’athlétisme.

Mais ce vieux briscard ne peut évidemment lâcher la moindre info hostile à son employeur. Il conteste même les incidents survenus entre lui et Alberto Salazar, ils en étaient venus aux mains durant le championnat national indoor. Il préfère véhiculer l’image d’une cohabitation harmonieuse, sur la piste de Portland, comme durant les stages en altitude, souvent effectués aux mêmes endroits, Flagstaff, Mammoth Lake, Park City.

Une attitude affichant un positivisme de circonstance dans le climat délétère entourant Alberto Salazar. D’autant que divers mails ont révélé que celui-ci n’hésitait pas à désigner Jerry Schumacher et son groupe, comme ses véritables « ennemis » et ceux des athlètes de son groupe.

Cette guerre de clans pourrait trouver un deuxième souffle après l’énorme performance d’Evan Jager, immédiatement transformé en nouvelle icône du demi-fond américain, et déjà pronostiqué sur le podium à Beijing …

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photos : Gilles Bertrand