Matt Centrowitz (maillot avec O) leader mondial en cette saison hivernale

Matt Centrowitz (maillot avec O) leader mondial en cette saison hivernale

Le 14 février, en une soirée, 36 coureurs ont réalisé aux Etats Unis moins de 4 minutes au mile. Une distance toujours aussi prisée des coureurs US et du public américain qui adore ce spectacle comme lors des joutes athlétiques de la fin du XIXème siècle.

 
Les américains en pincent pour le mile. Allez savoir pourquoi ? Il faut sortir la vieille encyclopédie de l’athlétisme pour comprendre un tel intérêt et glisser le marque page, année 1885 – 1886.
Un circuit professionnel a été monté où se risquent quelques européens qui ont pris le transatlantique pour accoster à New York et défendre leurs chances devant des foules considérables. Tel l’anglais Walter George, la terreur du mile connu pour sa pointe de vitesse mais aussi pour sa méthode d’entraînement peu orthodoxe, des montées de genoux jusqu’à crier une telle douleur qu’il calmait celle-ci par des bains dans de la saumure.

Au Polo Ground de New York, 130 000 spectateurs suivent ces duels opposant de grands gaillards moustachus, vêtus de grands shorts tombant sous les genoux. Walter George est de ceux là, ses adversaires les plus fringants sont William Cummings et Lon Myers qui se disputent le record du monde du mile. Ce sont de vrais tournois, en trois rounds organisés sur 880 yards, sur le mile et enfin sur ¾ de mile.
Quant à la revanche, elle a lieu en Angleterre où The Mile Challenge est créé, organisé à Lillie Bridge dans la banlieue de Londres, le paroxysme d’une saison.

Il faut donc puiser dans ses références, dans l’histoire de ces joutes populaires, dans les biographies de ces athlètes adulés, traversant la planète au gré des tournois, dans les coulisses d’un sport devenu professionnel pour comprendre l’intérêt du public américain pour ces 1609 mètres de course. Le mile a une histoire, des légendes, des records et une caste, sorte de loge mystifiée où l’on retrouve le patronyme de tous les coureurs ayant réussi moins de 4 minutes pour couvrir cette distance bâtarde née d’une conversion d’unités de mesures antiques.

En une soirée, 36 coureurs ont réussi moins de 4 minutes

On les appelle les Sub’4, ceux qui ont réussi à s’affranchir d’une telle barrière chronométrique, une brèche ouverte par Roger Bannister, premier homme sous les 4 minutes, le 6 mai 1954 en réalisant à Oxford 3’59 »4. L’instant est historique et solennel car à l’annonce de cette performance, le parlement londonien ordonne une levée de séance pour saluer l’événement.

Aujourd’hui, les Sub’4 sont plus d’un millier de part le monde (1300 exactement dont 439 américains) derrière Hicham El Guerrouj en chef de meute, recordman du monde avec 3’43»13 établi à Rome en 1999. Un record que Michel Jazy tinta de tricolore en 1965, en réalisant 3’53»6 à Rennes sur une piste noire de cendrée.

Et la Sub’4mania continue d’agiter son petit monde de passionnés. La distance a même retrouvé un regain d’intérêt aux Etats Unis grâce à l’action menée par Bring Back The Mile, une association à vocation militante qui organise un nouveau circuit hivernal richement doté avec 78 000 dollars de primes, réminiscence du Mile Challenge de la fin du XIXème siècle.

Et dernièrement, en ce jour de St Valentin, les milers se sont sentis des ailes d’amoureux. Sur le sol américain, en une seule soirée, et en quatre meetings, BU David Hemery Valentine Invitational, Millrose Games, Iowa State Classic, Husky Classic, 36 coureurs ont réussi moins de 4 minutes, le plus rapide d’entre eux, Mat Centrowitz avec 3’51»35 alors qu’à Boston, John Trautmann qui disputa les J.O. en 1992 sur 5000 m, établissait à 46 ans, un nouveau record du monde pour sa catégorie d’âge avec 4’12»33.

Aux Etats Unis, dans les meetings en salle, le mile est construit comme un spectacle, devant et pour une foule au bord de la crise de nerf pour que survive un particularisme très local qui ne s’exporte pas.

> Texte et photo : Gilles Bertrand