Les chaussures ET/OU le dopage ? La question demeure sur toutes les lèvres face au feu d’artifice de ce dimanche à Valence, avec des chronos effarants sur marathon, comme sur semi, avec un record du monde, quatre chronos sous l’ancien record du monde, 102 records personnels. Mehdi Frère a aussi frappé les esprits avec un gain de 6 minutes pour terminer en 2h08’55’’.

Analyse Odile Baudrier

Dans cette explosion de performances enregistrée ce dimanche à Valence, et encore plus qu’à l’issue du championat du monde de semi-marathon de mi-octobre, le monde du running s’est scindé en deux.

Les enthousiastes s’émerveillent de cette chute libre des chronos, de ces minutes gommées. Les sceptiques s’interpellent de cette tendance au piétinement des marques, et au bousculement des repères habituels.

Au cœur des discussions, la nouvelle technologie des chaussures, chez Adidas, comme chez Nike. Mais aussi les questionnements sur le suivi anti-dopage de ces coureurs capables de torpiller leurs records aussi aisément.

Les chiffres parlent tout seuls : 1 record du monde du semi- 4 coureurs sous l’ancien record – 4 coureurs sous les 2h04 – 6 femmes sous les 2h20 – 10 records nationaux – 102 records personnels (*) . Et ils confirment la tendance observée en 2020, où malgré la pénurie d’épreuves, 9 records du monde sur longue distance ont été enregistrés : 5000 m – 5 km – 10000 m – 10 km – semi marathon – heure sur piste, et pour les femmes, 5000 m – semi marathon – heure sur piste.

Comme il le fait souvent, le physiologiste Sud Africain Ross Tucker a su trouver la bonne formule pour résumer la situation : « Si les records du monde formaient une sorte de record archéologique de performance, quelqu’un qui n’y connaîtrait rien pourrait conclure qu’il y a eu une mutation chez les humains récemment. »

Une mutation technologique 

Une mutation technologique, c’est à coup sûr ce que provoquent les nouvelles technologies des chaussures, avec à la clef un gain de plusieurs minutes. A imputer maintenant aux modèles ADIDAS comme NIKE.

D’autant que les cartes ont été brouillées pour Valence, avec l’annonce par World Athletics que les prototypes de chaussures peuvent être à nouveau utilisés, avec effet immédiat. Soit un revirement complet sur la décision prise en début d’année 2020, qui interdisait les prototypes. Mais World Athletics a expliqué que « tous les grands fabricants de chaussures avaient poussé pour un changement de cette règle », et WA a cédé à leur pression. Désormais, un prototype peut être utilisé pendant 12 mois, et il se transforme alors en modèle public, ou bien il devient interdit pour la compétition.

En clair, avec quelle chaussure Adidas a vraiment couru Kibiwott Kandie, le nouveau recordman du monde du semi-marathon ? Car indéniablement Adidas apparaît avoir repris la main sur la VaporFly de Nike, en empochant à Valence 3 victoires sur 4.

Un gain de temps de 2 à 3 minutes ?

Ce sont les minutes qui valsent ! Jean-Claude Vollmer en conclut : « La mécanique prend le dessus sur la physiologie ». Et pour preuve pour lui, l’analyse de la courbe de fin de course d’Hassan Chahdi, où le fléchissement physiologique subi par Chahdi à partir du 25ème kilomètre se voit contrecarré par l’apport de la chaussure.

Autre élément qui l’interpelle : la capacité des « vieux » marathoniens à grignoter des minutes. Avec quelques exemples criants : l’Espagnol Lamdassem empoche un gain de plus de 3 minutes, pour un record national porté à 2h06’35, à près de 40 ans, et alors qu’il compte 8 marathons à son actif depuis 2012.

Plus choquante encore, la démonstration de la Namibienne Helalia Johannes, qui a fêté ses 40 ans en août, et s’adjuge un nouveau record de 2h19’52’’ en gagnant 3 minutes sur sa précédente marque, qui prêtait déjà à interrogations. En deux ans, c’est un bonus de 7 minutes qu’elle s’approprie, et elle avait aussi empoché la médaille de bronze au Mondial de Doha en octobre 2019. Elle avait pourtant une sérieuse expérience de la distance, avec 28 marathons courus depuis 2008.

Un boost chez les vieux dû à l’amélioration de la récupération permise par les chaussures à plaque carbone, constaté par plusieurs coureurs ???

Le dopage en filigrane ?

Certaines trajectoires fulgurantes s’expliquent-elles seulement par la technologie des chaussures ? La question tareaude les sceptiques ! Et l’absence de « surveillance « de certains coureurs ne peut que les conforter.

Ainsi Kibiwott Kandie se voit-il propulsé nouveau recordman du monde de semi-marathon, avec 57’32’’ » ; prototype adidas aux pieds, mais ne fait pas partie du groupe cible de World Athletics, et pas plus celui de l’anti-dopage du Kenya.

Un manque de suivi qui a fait réagir, d’autant que les observateurs avisés n’ont pas manqué de noter que Kandie est passé de 1h03 en 2017, à 59’31’’ en 2019, puis 58’51’’ début 2020, et 57’32’’ fin 2020, soit un gain de 6 minutes en trois ans, qu’il a également couru à 4 reprises sous 59 minutes cette année, sans attirer l’attention de World Athletics.

Ce suivi en préalable de grosses performances ne concerne pas que les Kenyans, ou Ethiopiens. La France aussi se doit d’être observée. Le cas de Mehdi Frère ne peut être éludé. Le jeune Français ne figure pas dans le groupe cible de l’AFLD. La conséquence d’une explosion de performances très récente, datant seulement de fin août au France de 10000 m. Il n’avait pas été très précis sur le nombre de contrôles subis cette année, lorsqu’il avait été interrogé par mes soins mi-novembre, en indiquant : « Je n’ai pas de chiffre exact concernant mes contrôles antidopage, je peux dire qu’en 2020 j’ai dû être contrôlé 6 à 7 fois dont 3 fois en compétition à peu près. »

Nicolas Navarro avait connu semblable situation lorsqu’il s’était qualifié en avril 2019 pour les Jeux Olympiques, mais le tir avait été rectifié fin 2019, avec son intégration dans le groupe cible de World Athletics. Avec en conclusion 10 contrôles anti-dopage hors compétition cette année, incluant 6 contrôles dans le dernier mois de préparation pour ce marathon de Valence, où il améliore de 44 secondes son précédent record.

Hassan Chahdi faisait état, lui, de 7 contrôles, dont 5 hors compétition, et Florian Carvalho de 4 contrôles depuis fin août, incluant 3 hors compétion.

Toutefois, à noter que Mehdi Frère a respecté le protocole du suivi biologique imposé par la FFA dans le cadre du processus de qualification pour les Jeux Olympiques de Tokyo. Le jeune marathonien me le confirme, ces analyses ont été faites, et il m’indique d’ailleurs la constatation par le médecin fédéral d’un taux de ferritine bas.

L’énigme Mehdi Frère

Un jeune talent qui explose à la vitesse du mur du son. C’est la trajectoire de Mehdi Frère, propulsé en 2h08’55’’. Soit un gain de 6 minutes sur sa marque précédente, les 2h14’ réalisés déjà à Valence, pour son premier marathon. La progression interpelle, tant ils sont rares les marathoniens européens à pouvoir se targuer de grignoter aussi vite les minutes. Le respect parfait de ses prévisions chronométriques détonne aussi dans une discipline où l’aléatoire conserve une certaine part.

Mehdi Frère le sait. Juste après son arrivée, ce dimanche après-midi, il prend le temps de me transmettre un mail plein d’humour : « J’imagine être un peu votre « suspect numéro un » depuis mes récents progrès et c’est tout à fait compréhensible (d’ailleurs je ne vous avais pas menti « 2h08’30″ à +/- 30 sec près »). C’est pourquoi par souci de transparence je vous tiendrai informée de l’avancée des discussions avec le programme Quartz, maintenant que j’ai la tête et le temps pour m’y pencher. »

Une adhésion qu’il avait envisagée mi-octobre, mais à laquelle il avait renoncé pour des raisons financières (**). Toutefois elle aurait tout de même apporté plus de garanties si elle avait été mise en place dans les six semaines précédant Valence, comme me le confirme Pierre Sallet, le responsable du programme Quartz Elite, qui sait d’expérience que « le dopage fonctionne par cures, jamais en continu et que donc dans les trois semaines post race, tout peut être à nouveau clean ». Et qui s’avoue impatient d’analyser les bilans biologiques complets exigés avant l’adhésion.

Son entraîneur Thierry Choffin admet avoir abordé avec son protégé Mehdi Frère, l’entrée dans Quartz, dès la mi-novembre. Le coach est alors alerté par les athlètes de son groupe de la publication sur Strava de cet incroyable chrono de 27’24’’ sur un entraînement de 10 km. Certes, le technicien pondère cette performance, l’estime biaisée par le Delta du GPS et l’assistance du vélo, et l’évalue à 27’45’’-27’50’’.

Thierry Choffin n’est pas connu pour pratiquer la langue de bois. Il met en garde le jeune athlète des risques de réactions face à de telles progressions. Et l’invite à la solution Quartz, qui lui apparaît un bon moyen de répondre à ces interrogations. Il le voudrait même obligatoire dans le futur, avec une prise en charge financière par le club.

Mehdi Frère, un phénomène pour Thierry Choffin

Ce grand technicien de l’entraînement qu’est Thierry Choffin sait trop bien que ce passage sous les 2h09 pour un deuxième marathon ne peut que susciter des questionnements. Il ne les élude pas, mais souligne d’entrée de jeu qu’il y a déjà deux ans qu’il avait indiqué à Jeff Pontier, alors responsable du marathon à la FFA, que Mehdi Frère serait le futur grand marathonien français, et il parle même d’un « phénomène ».

Il égrène ses qualités : « La rigueur de l’entraînement. La capacité à se focaliser sur un objectif lointain. ». Et sur le plan physique : « Une foulée adaptée. Une endurance musculaire incroyable. » Sans oublier aussi une chose toute simple, mais essentielle : « Il aime courir ! »

Depuis qu’il l’entraîne, en catégorie junior, le coach a appris à s’adapter à une personnalité atypique : « Il est très indépendant. Il mène sa barque. Il est autonome. Il est capable de gérer son entraînement. » C’est ainsi qu’il prend l’initiative de s’imposer des tests réguliers, comme il l’a fait cet automne sur 10000 m, et sur 30 km. Et cette séance-là, bouclée en 1h29’, a aussi interpellé Thierry Choffin, surtout qu’il avoue très ténue l’ultime collaboration avec son athlète : « Je ne l’ai pas vu dans le dernier mois ! »

Cependant Thierry Choffin veut se rassurer par des repères précis. Ceux accumulés durant le stage de Font Romeu de cet été. A son arrivée, il y évalue Mehdi Frère capable de courir sous les 2h12’. Au bout de trois semaines, il l’estime les 2h10’. Les résultats sur le France de 10000 m (28’08 »), puis sur le 5000 m (13’46 ») l’avaient encore conforté dans ses prédictions.

Les plaques de carbone avantagent Mehdi Frère

Ce pragmatique ne veut pas non plus gommer l’impact positif des chaussures à plaque carbone. Il estime que Medhi Frère compte parmi les « ultra bénéficiaires » de la nouvelle technologie. A cause de sa foulée, et par sa très rapide capacité d’adaptation. Thierry Choffin soutient aussi que la plaque carbone lui a permis d’enchaîner les séances et d’augmenter le volume spécifique, ainsi que le kilométrage total. Et de manger les minutes à Valence.

Pour lui, le gros chrono de Valence doit également beaucoup à la stratégie aventureuse choisie par Mehdi Frère, de partir avec le groupe calé sur 1h03 au semi, que le coach avait pourtant désapprouvée avant le départ. Mais Mehdi Frère n’a pas voulu jouer la prudence, il s’est enflammé, et a terminé dans la souffrance, avec une allure finale très ralentie, et il s’effondre même dans les sept derniers kilomètres. A l’opposé des explosions de fin de course des trois leaders kenyans, qui s’offrent même le luxe d’être les plus rapides dans les deux derniers kilomètres, en dépassant les 20 kilomètres/heure. Le « phénomène » Mehdi Frère a tout de même ses limites !

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.

(*) 102 records personnels : Marathon : 57 RP hommes sur 82 finishers – 25 femmes sur 44 – Semi Marathon : 14 RP sur 20 – 6 femmes sur 10

(**) Coût d’adhésion à Quartz Elite : 1200 euros – 600 euros pour les analyses – 600 euros pour le fonctionnement. Un don est possible avec déduction fiscale de 66%, soit un prix de revient de 400 euros.