La médaille d’or olympique ne pouvait échapper à Caster Semenya sur le 800 mètres. Le particularisme génétique de la Sud Africaine, avec ses taux élevés en testostérone, lui apporte un avantage indéniable qu’il est de bon ton de nier… Mais des expertes elles-mêmes concernées par cet atypisme estiment déloyal que le débat éthique supplante le débat strictement sportif et leurs opinions apportent un tout autre éclairage sur ce problème.

Caster Semenya, championne olympique du 800 m

Caster Semenya, championne olympique du 800 m

Johanna Harper, médecin physicien dans l’Oregon, et surtout transexuel, ancien coureur de bon niveau, et devenue coureuse très moyenne. Maria José Martinez-Patino, professeur d’université en Espagne, et également ancienne hermaphrodite devenue femme. Deux femmes aux parcours atypiques, considérées toutes les deux comme de véritables expertes dans le domaine de l’hermaphrodisme, ou de l’intersexe, comme on le dit maintenant.

Et le duo est unanime dans son analyse sur le cas de Caster Semenya, la nouvelle championne olympique du 800 mètres. La suspension de l’obligation de soins imposée par l’IAAF à l’encontre des athlètes « intersexe » leur apparaît parfaitement déloyale sur le plan sportif en permettant à de telles sportives de concourir face à des femmes alors qu’elles sont avantagées par leurs taux plus élevés de testostérone.

Elles savent parfaitement toutes les deux de quoi il s’agit. Johanna Harper a grandi comme un homme, mais elle s’est muée en femme, à la faveur d’un traitement hormonal, du même type que celui imposé depuis 2010 par l’IAAF aux athlètes concernés par le particularisme de l’hermaphrodisme. Elle a pu observer en parallèle le déclin de ses chronos en course à pied, passant de 37’ à 42’ sur 10 km en quelques semaines.

Maria José Martinez-Patino était elle, une jeune hurdleuse espagnole de talent, qualifiée en équipe nationale pour les JO de Séoul, et évincée après que des tests aient révélé qu’elle possédait en réalité des organes masculins bien cachés. Sa carrière stoppée, sa vie entière explosée, cette battante s’est reconstruite sous une identité totalement féminisée par des soins et opérations.

Une victoire pour les droits humains, pas pour le sport

Toutes les deux parlent donc en connaissance de cause. Et sont unanimes à regretter la décision du TAS qui a provoqué l’arrêt des traitements hormonaux rendus obligatoires. Johanna Harper souligne dans les colonnes de USA Today : « C’est une victoire importante pour les droits humains, mais pour le sport, beaucoup moins. »

Maria José Martinez-Patino n’a pas une opinion différente et l’explique clairement : « Ce serait facile de croire qu’à cause de mes difficultés du passé, je serai opposée à toutes les règles. Mais ce n’est pas le cas. Ce n’est pas correct, pas éthique. Je suis en faveur de règles. »

Pourquoi des points de vue aussi hostiles au laxisme voulu par le TAS ? Parce que toutes les deux estiment que la protection des droits des sportives intersexe nuit aux droits des autres athlètes. Comme l’a révélé Johanna Harper dans une interview accordée au scientifique sud-africain Ross Tucker (lui aussi hostile à la présence de sa compatriote Semenya dans les épreuves féminines), elle soutient les actions des fédérations pour « empêcher les athlètes dotées de l’avantage apporté par un très gros taux de testostérone de concourir contre la grande majorité des femmes. Car même si ce n’est pas un droit, le succès dans le sport a représenté l’un des plus grands progrès dans la vie des femmes. Si nous sommes favorables à l’égalité des femmes, il est impératif que nous protégions la possibilité pour toutes les femmes de réussir dans le sport. » Et Joanna Harper de parachever sa démonstration dans USA Today en soulignant : « Nous autorisons certains avantages dans le sport, mais pour autant qu’ils ne soient pas des avantages écrasants. Par exemple, on ne laisse pas un boxeur de 50 kilos face à un autre de 100 kilos ! »

Les deux femmes n’ont pas ménagé leurs efforts pour faire entendre leurs positions. Johanna Harper est conseillère du CIO dans ce domaine particulier, et Maria José Martinez Patino  siège, elle, au sein de la commission médicale de l’IAAF qui avait prôné la contrainte de soins.

Ces deux grandes expertes seront-elles à nouveau entendues dans le futur après ces JO de Rio transformés en laboratoire d’expérimentation par le Tribunal Arbitral du Sport ???

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : DR