De 1978 à 1980, Roger Milhau a dominé le 800 m. français avec 6 titres nationaux, un record de France, une participation aux J.O. en 80 et deux médailles aux Europe en salle dont l’or en 1980. Aujourd’hui, il entraîne Brice Leroy qualifié pour Prague. Passage de témoin.

 
C’est l’avant dernière course, le 4 x 8, le stade de Séraucourt est plein comme une amphore. Il tremble. Déjà quatre records nationaux sont tombés, inscrits au patrimoine des Relais Jacques Coeur. Dernier relais, Philippe Dupont a tendu le bâton à Roger Milhau, le chaînon manquant. Sur le bord de la piste, Raymond Dubois, l’entraîneur national gueule à fendre la pierre. C’est lent, trop lent, la porte est trop grande. Le sprint s’engage, le stade est debout. Roger Milhau et l’américain Casselman sont au coude à coude. 36»7 aux derniers 300, dernier coup de rein, le français l’emporte, temps final 7’13»6, nouveau record de France.

Etre toujours en capacité d'accélérer, l'une des recettes pour réussir sur 800 mètres

Etre toujours en capacité d’accélérer, l’une des recettes pour réussir sur 800 mètres

Avec le recul, Roger Milhau est formel : « Ce type de compétition apportait de la cohésion au groupe ». Nous sommes en 1979, à un an des J.O. de Moscou, le groupe, ce sont les Philippe Dien, José Marajo, Alex Gonzalez, Philippe Dupont, Didier Marquand et Roger Milhau. Les entraîneurs nationaux ont resserré les liens par de longs stages en commun. Les regroupements à Font Romeu avec Noël et Jour de l’an inclus, cela ne rebute personne. La vie de famille se sera pour plus tard : « On était des copains, nous avions un esprit commando ».

En 1979, Roger Milhau a 24 ans. Il domine le 800 depuis l’année précédente, premier titre en salle et un record de France en 1’47»8. L’été venu, coup double, premier titre estival. Le provençal, monté à Paris et partageant la même piaule au BJ de Fontainebleau que José Marajo, devient la petite frappe du 800. Ce n’est peut être pas le plus rapide, mais c’est un tacticien, un analyste, pas très loin de devenir un théoricien. Est-ce sa formation de prof. d’EPS « à l’ancienne » qui le prédispose à cela ? Sa force, c’est savoir se placer et jouer sur la fréquence et les changements de rythme. Sa méthode, se placer pour maîtriser la corde et de l’effet du virage surélevé pour embrayer du vite lent vite et mettre les coureurs dans l’embarras. C’est comme cela qu’il devient champion d’Europe en salle à Sindelfingen en 1980. Il se souvient : « Vous savez, on sait ce que l’on a déjà vécu en course. On a réfléchi à toutes les stratégies, on connaît certains risques. De quelle arme dispose mon adversaire ? Quelles sont les miennes ? Mais on ne maîtrise jamais tout ».

Dans cette finale, Roger Milhau, c’est le patron. Ca court lent, il est devant, on lui a donné les clefs. Personne ne vient le chercher. Il applique sa méthode, il relance, il relance et remporte le titre en 1’50»2. Il sourit pour commenter : « Cette performance est nulle, 1’50»… ! Mais le titre était là ».

Roger Milhau au plus haut niveau, ce sont toute au plus cinq années. Premier titre en 78, il sera sacré six fois champion de France, indoor et plein air inclus, fin de carrière en 1982 avec au centre de l’hémisphère une participation aux J.O. de Moscou. Une série aux côtés de Sebastien Coe et une demi finale dans le sillage de Steve Ovett qui le balance en lui signifiant, mon petit gars, le patron, n’oublies pas , c’est moi ». La cage se referme, le souvenir est encore amer

« Il me fallait courir en 1’42 » – 1’43 ». Même en m’investissant pleinement, je n’y croyais pas »

Les Relais Jacques Cœur, les matchs inter-nations frappés à l’enclume et du sceaux des pays de l’Est, l’athlé à quatre sous, Roger Milhau tire un trait prématurément sur cet univers amateur et vieille cendrée : «J’ai réalisé que pour rentrer en finale olympique, il me fallait courir en 1’42 » – 1’43 ». Même en m’investissant pleinement, je n’y croyais pas ». L’horizon se ferme, d’autant plus que les puissants coureurs de l’Allemagne de l’Est font ombrage dont le géant Olaf Beyer qui en 1978 s’offre le culot de battre Coe et Ovett aux Europe de Prague. Un 400 en 49» et ce sont deux gifles en aller et retour pour les deux anglais.

Roger Milhau est ainsi devenu prof. Il a fait sa vie. De lycées, en clubs, il a beaucoup entraîné. Sur toutes le distances comme par universalisme : «Même du steeple avec Sophie Duarte. Je pense que cela tenait à notre formation d’EPS. Nous avions une connaissance globale ». A Paris puis en province, un passage à Toulouse au Creps pour revenir enfin sur ses terres, là où le mistral peut rendre hystérique. Retour à Istres sa ville natale, retour à Martigues, son club d’attachement où depuis une saison il entraîne la jeune Leïla Boufaarirane : « Je vous assure, c’est un très gros talent, elle peut réussir 2’02» – 2’03» glisse-t-il rapidement avant d’évoquer sa collaboration avec Brice Leroy.

Du côté de la Pologne avec cette génération de coureurs, fins tacticiens, capables d’exploser aux 200 mètres

Un dernier petit Mc Do…ensemble, ils se sont offerts un happy meal avant que Brice ne prenne l’avion pour Prague, qualifié pour les Europe en salle après son titre national et minima réalisé à Vienne. « Le Mc Do, ça, c’est le côté décontracté de Brice, le besoin de monter son conté décontracté. Il veut mettre en avant ces petites conneries, mais derrière ya du boulot ».

Roger Milhau le prof a récupéré un élève pas si trublion que cela. L’analyse du conseiller technique : « Les points forts de Brice, ce sont sa vitesse terminale et une grande capacité à accélérer, son point faible, c’est ne pas user trop vite la pile ». Un équilibre au pied à coulisse pour trouver les bons écarts entre le trop et le pas assez. « On me dit souvent, mais tu ne lui fais pas faire assez de foncier ». C’est justement pour naviguer sur le fil rouge entre le plus et le moins. Dans un 800 révolutionné par le kenyan Rudisha capable d’enclencher un braquet démoniaque, les points de repères de Roger Milhau se tournent désormais du côté de la Pologne avec cette génération de coureurs, fins tacticiens, capables d’exploser aux 200 mètres.

Au Mc Do, entre deux bouchées, dans le brouhaha des commandes, Roger a donné de simples recommandations : « Il faut que tu vives ta course. Il faut que tu sois acteur de ta course. Faut qu’il y ait du panache ». La veille, il avait stoppé la séance : « Stop, t’es prêt, t’as pas besoin de plus ». Avec 37 ans d’écart, l’élève et le prof ont ensemble un point commun, le même temps sur 800 en salle, 1’47″8…. Cela rapproche.

> Texte et photo Gilles Bertrand