Bertrand Moulinet à Deagu, une arrivée dans la détresse

Bertrand Moulinet à Deagu, une arrivée dans la détresse

La marche vie des heures difficiles. Après le scandale russe, la France est touchée elle aussi par une triste affaire de dopage impliquant Bertrand Moulinet. Récit d’une carrière qui prend fin par un carton rouge à vie.

 

Daegu, le 50. Un anneau de douleur, de torture. Bertrand Moulinet, le regard perdu sur une ligne d’horizon dont il ne perçoit plus la limite. Bertrand Moulinet à la dérive, l’allure d’un insomniaque, l’allure d’un somnambule déblatérant des phrases incongrues. Bertrand Moulinet refusant de stopper ce calvaire, Pascal Chirat lui criant l’ordre de rompre avec cette marche funeste. Bertrand Moulinet de marcher au bord de la falaise, le gouffre sous ses pieds. Le marcheur français ira au bout de son chemin de croix, 23ème et avant avant dernier en 4h 07’58’’ remporté par Sergei Bakulin en 3h 41’24’’.

48 heures avant ce Mondial, ce jeune athlète âgé de 24 ans piétine dans un salon où les membres de l’équipe de France défilent un à un pour raconter petites misères, doutes ou grandes intentions. Yoann Diniz capte tous les feux, tous les micros et tous les sourires complaisants. Diniz dans la lumière, la presse adore. Moulinet reste dans l’ombre, à l’écart en rongeant le câble de son impatience.

Il ne peut raconter son histoire, l’histoire d’un gamin tombé dans la marche tout jeune avec un père lui aussi marcheur, ancien international sur 50 km, 13 fois sélectionné et deux fois champion de France des 100 km. Il a goûté un temps au cyclisme, au VTT, il a du talent, des jambes et un moteur, mais une petite voix secrète le remet sur le chemin de la marche. Sa seconde famille, c’est celle-ci.

Londres 2012, le même genre de salon où le club France reçoit la presse. On y sert le café et le pastis à toute heure. Un rituel quotidien où l’on s’assoit dans le large sofa pour recueillir prophéties et espoirs. Avant son 20 km pour lequel il s’était qualifié en réalisant 1h 20’52’’, Bertrand Moulinet est encore là, seul dans son coin, le regard sombre et profond, à attendre qu’un micro ne vienne se tendre sous son nez. Personne ne prête attention à celui qui l’année précédente s’est noyé dans sa sueur. Et pourtant, Bertrand est prêt pour la grande charge. On le découvre d’une ambition, d’une assurance en béton armé. Il parle bien, des phrases choc, un brin revanchard, bien dans la ligne des anciens revendiquant plus d’attention, plus d’intérêt médiatique, la marche parent pauvre de l’athlé. Il parle de son expérience auprès des marcheurs russes, de son stage dans le centre de Sarank, l’usine chimique où l’on forme ces batteries de marcheurs. Il y apprend quelques mots de russes. Il a cette curiosité d’apprendre, de comprendre. Bertrand Moulinet est un ambitieux, c’est ainsi que l’on devient chef de tribu.

Londres, le parcours de Bertrand est tout juste euphorique. 8ème du 20 km puis 12ème du 50 km, la presse a piqué son sprint pour découvrir ce jeune homme qui entre deux commentaires, deux références à son père et au vénérable Gérard Lelièvre qui le conseille, distille quelques mots de russe à ceux qui lui tapent dans le dos et lui serrent la main. Bertrand Moulinet éclipse Yoann Diniz. Un an après Daegu, Bertrand est métamorphosé. Il a du culot, une forme d’arrogance

Des années difficiles après les JO

2013, 2014…l’après J.O….les partenaires cognent à sa porte pour ce policier rattaché aux services des frontières, et qui vit presque régulièrement dans son pied à terre à Font Romeu. Mais les performances ? Bertrand Moulinet ne confirme pas. Moscou est de nouveau un calvaire, 29ème en 1h 26’ et un titre de champion de France, en fin d’année sur 100 km, comme papa. 2014, c’est pire, la machine s’enraille à nouveau, les blessures et infections se suivent, le beau blond pioche, deux 5000, un stage en Ukraine là même où vit sa compagne, un 10 km lors du Grand Prix de Russie et un 20 km en octobre en Suisse où il se fait sortir, le carton rouge sous le nez. La première disqualification de sa carrière. Mauvaise donne pour celui qui s’était tourné vers l’allemand Ronald Weigel, champion du monde en 87 et double médaillé d’argent olympique. Dans la même quête, chercher et trouver de nouvelles bases d’entraînement.

Nous sommes en décembre 2014, commentaire de l’un de ses proches, Bertrand est monstrueux. Nous nous sommes regardés, nous pensions la même chose mais nous n’allons pas plus loin dans les supputations. En janvier, il se blesse à nouveau. Trois semaines d’arrêt, l’œil noir ? Les doutes refont surface mais la blessure s’estompe rapidement. Pour le France des 20 km organisé à Arles le 8 mars, il est prêt pour les minima. Sur un anneau de 1250 mètres aux parfums de Camargue, il se classe second en 1h 19’51’’, record personnel battu alors que Yoann Diniz fait son show. « Bertrand Moulinet is back ». Ce chrono le surprend. Descendre sous les 1h 20’ !!! Une barrière mythique qui oblige à broyer les contraintes bio-mécaniques pour rester coller au goudron. Un mois plus tard, en Coupe du Monde disputée au Portugal, il fait jeu égal avec les meilleurs, se classant 4ème en 1h 21’10’’.

Dans l’ombre, dans le silence, la brigade anti dopage s’organise. Routine ou ciblage ? L’enquête le dira peut-être. Entre Arles et Rio Maior, un contrôle anti dopage se révèle positif. Bertrand Moulinet ne sait rien de ce résultat. Les forces de gendarmerie sont alors saisies du dossier. Ils attendent son retour du Portugal. Pas le lundi, il est en séance de cryothérapie à Toulouse. Son emploi du temps est connu de tous en consultant simplement son profil Facebook. Le mardi soir, il est de retour à son domicile à Font Romeu. Il est en totale confiance, annonçant même son programme de compétitions à venir. Le lendemain, les gendarmes sont sur le pied de guerre. On sonne à sa porte au petit matin. Panique dans la maison. Selon nos sources, il tente de cacher une « valise » contenant des produits dont on peut supposer qu’ils ont un caractère dopant.

Le produit incriminé ? Le FG4592, un agent stimulant l’EPO

Il est 20 heures, deux sources nous confirment  à la fois le contrôle positif et l’intervention des forces de gendarmerie. A 20h 30, nous contactons ses proches, une info bing bang qui assomme les membres de l’équipe de France en stage à Aix pour préparer la Coupe d’Europe. Après le scandale russe touchant la quasi-totalité des marcheurs russes enrôlés dans une démarche de dopage organisée, cette petite communauté est à nouveau touchée, souillée et meurtrie.

A 23h 15, Bertrand Moulinet sort de son silence par un post Facebook. Il reconnaît les charges pesant sur lui. Il n’attend pas pour affirmer qu’il ne demandera pas l’analyse de l’échantillon B. Il ne cherche pas à se disculper, à chercher la fuite. Il est coupable et reconnaît avoir franchi cette ligne rouge pour toucher à l’excellence, pour capter cette lumière qui parfois brûle autant qu’elle illumine. Le produit incriminé ? Le FG4592, un agent stimulant l’EPO, une molécule facilement accessible sur internet, un agent stimulant de l’EPO vendu 32 $US les 5 mgr.

Bertrand Moulinet connaît déjà son avenir. A porter ce fardeau, le poids immense de la culpabilité. Un carton rouge à vie.

> Texte et photo Gilles Bertrand