La pression de l’Agence Mondiale Anti Dopage sur le Kenya n’a pas encore débouché sur une loi anti-dopage, indispensable à l’organisation de cette lutte. Le retard pris par le pays dans ce domaine est énorme, et les dysfonctionnements se multiplient. Dernier en date, on découvre que les athlètes sont fréquemment avertis de leur contrôle la veille…

 

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Doublé chez les hommes. Triplé chez les femmes. Le Kenya peut repartir la tête haute de Cardiff. Ce championnat du monde de semi-marathon a encore sacré ses athlètes, avec également une double victoire par équipe. La presse kenyane n’a pas manqué d’utiliser tous les superlatifs dans ses comptes rendus, en évoquant les «Géants du Kenya».

Pourtant les signaux d’alerte à l’encontre du pays se multiplient, et quelques Kenyans courageux s’emploient à sonner le tocsin autour du problème du dopage. Kip Keino , légende du demi-fond au Kenya, n’hésite pas à agiter la menace d’une possible sanction contre le Kenya pour les prochains JO. Il a été rejoint dans ce combat par un autre champion olympique, Noah Ngeny, sacré sur 1500 m à Sydney, qui a décidé de démissionner de ses fonctions au sein de la Fédération d’athlétisme pour protester contre son immobilisme face à ce fléau.

A l’origine de leur mobilisation, le retard dans la promulgation de la loi anti-dopage désormais exigée par l’Agence Mondial Anti-Dopage, avant le 5 avril. Mais cette date butoir ne pourra être respectée, le Parlement étant parti en vacances jusqu’au 6 avril…

Le tweet du Canadien Reid Coolsaet

Une situation d’autant plus choquante que les langues se délient sur certaines pratiques des contrôleurs anti-dopage au Kenya. Le site ESPN a ainsi relayé un long article à charge de l’agence Associated Press, levant le voile sur la très mauvaise habitude prise dans ce pays par les contrôleurs anti-dopage de l’IAAF : celle d’informer la veille les athlètes de leur contrôle. Ceci en totale opposition avec les règles appliquées ailleurs, où le contrôle se fait de manière totalement inopinée, sans aucune information préalable…

C’est le marathonien canadien Reid Coolsaet qui a vendu la mèche sur cette méthode, par un tweet rédigé début février, qu’il a largement explicité auprès de l’agence AP. Alors en stage au Kenya, il avait été averti officiellement la veille de son contrôle, et il lui avait été également demandé de se déplacer lui-même à Eldoret, à 1 heure de son lieu de stage, pour que le prélèvement soit effectué. Il y retrouvait alors six autres athlètes kenyans soumis à la même procédure, et en particulier David Rudisha, et Dennis Kimetto, recordmen du monde du 800 m et marathon.

Pas de labo proche et des transports trop longs

Pourquoi une telle transgression des règles habituelles ? En raison des temps de transport des échantillons vers les laboratoires anti-dopage. Car avec zéro labo sur le sol kenyan, tous les prélèvements se doivent d’être exportés, et en urgence lorsqu’ils sont sanguins. Ce qui est le cas des échantillons destinés au passeport biologique qui sont dirigés vers l’Allemagne, la Suisse, le Qatar, la Suède et la Grande Bretagne, avec de surcroît l’obligation de franchir les douanes. Et l’IAAF aurait dû accepter d’adapter ses méthodes pour que les tubes prélevés y parviennent dans les 36 heures, d’où cet avertissement donné aux athlètes pour raccourcir les délais.

Alors, que vaut un contrôle effectué après information ? Les avis divergent. Pour l’IAAF, les possibilités de manipulation seraient très faibles, alors que les experts interrogés par AP estiment, eux, que cette longue « fenêtre » offre une véritable opportunité pour les athlètes dopés de masquer les valeurs douteuses. Par exemple, comme l’explique l’Australien Michael Ashenden, en buvant beaucoup ou en s’infusant une solution saline dans le laps de temps qui lui est laissé, l’athlète réussit à diluer son sang, pour offrir un échantillon rendu propre « artificiellement », modifiant ainsi les infos de son passeport biologique.

A noter d’ailleurs que sur les 38 cas d’athlètes kenyans positifs depuis 2012, aucun ne l’a été pour des irrégularités sur le passeport biologique.

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.