Le FBI s’invite dans la lutte anti-dopage, et un naturopathe du Texas, Eric Lira, le découvre avec fracas, sous l’accusation d’avoir participé au dopage des plusieurs athlètes en vue des Jeux Olympiques de Tokyo. La Nigériane Blessing Okagbare était l’une de ses clientes. La sprinteuse-sauteuse en longueur, plusieurs fois sur les podiums olympiques et mondiaux, avait été sortie des JO à quelques heures de la demi-finale du 100 mètres, après la découverte d’hormone de croissance dans son échantillon.

« J’ai pris 2000ui de E (*) hier. Est-il sûr de faire un test anti-dopage ce matin ? » « Je l’avais pris mercredi. Et à nouveau hier. Je n’étais pas sûre, alors je n’ai pas fait le test. Je les ai laissés partir et j’aurai un no show »

Ces SMS figurent dans la plainte déposée en décembre 2021 contre Eric Lira, auprès de la cour de Justice de Manhattan. Ils ont été rédigés par Blessing Okagbare à destination de ce naturopathe de El Paso, qui l’a fournie en produits interdits en vue de booster sa préparation pour les JO de Tokyo.

Comment ces SMS sont-ils maintenant publics ?

Le 31 juillet 2021, Blessing Okagbare se voit interdire de prendre le départ de la demi-finale du 100 mètres programmée quelques heures plus tard. De l’hormone de croissance a été découverte dans un échantillon prélevé le 19 juillet, elle séjourne alors en Slovaquie.

Le 2 août, la Nigériane embarque à l’aéroport de Tokyo, direction les Etats-Unis. A son arrivée, les douaniers américains l’interpellent alors, et saisissent son téléphone. L’analyse des messages Whatsapp se révèle sans ambiguïté. Eric Lira est le pourvoyeur de Blessing Okagbare, au minimum depuis le mois de novembre 2020.

En réalité, le nom de Blessing Okagbare n’est pas révélé dans le rapport écrit du 10 pages du FBI, qui la désigne comme « Athlète 1 ». Mais un message de juin 2021 dévoile sans ambiguïté son identité. Elle écrit à Eric Lira : « Hola Amigo. Eric. Mon corps se sent si bien. J’ai couru en 10’’63 vendredi, avec 2.7 mètres de vent. Je suis soooo happy, Ericcccc. Quoi que tu aies fait, cela marche très bien. » Le 17 juin, la sprinteuse vient justement de réaliser 10’’63 à Lagos aux sélections du Nigéria pour les JO.

Que révèlent ces SMS ?

Hormone de croissance. EPO. TB500. Gonatropine (une hormone peptide). Ce sont les produits que recherche Blessing Okagbare auprès d’Eric Lira, dès le mois de novembre 2020. L’athlète indique même au « naturopathe » américain le nom du site internet « superhumanstore », à utiliser pour ces achats.

Eric Lira

Début novembre, elle lui demande de la fournir avec 4 doses de « honey », nom de code pour l’hormone de croissance, et 2 doses d’EPO. Début juin 2021, c’est une nouvelle liste qu’elle adresse : « honey – fer – glucose – IGF – TB 500 – EPO ».

Le 19 juillet 2021, un SMS se révèle particulièrement savoureux. Blessing Okagbare écrit à Eric Lira : « En Slovaquie, en partance pour Tokyo samedi. Un commentaire final, docteur ? … Je sais que nous ne pouvons faire plus maintenant. » Et Lira de lui répondre «Ce que tu as fait va t’aider pour les évènements à venir. Tu as fait ta part et tu es prête à dominer…»

Or c’est ce même jour qu’elle est contrôlée et que son échantillon révèlera ensuite la présence d’hormone de croissance. Et l’on découvrira aussi de l’EPO, dans un autre échantillon, prélevé, lui, le 20 juin, (trois jours après sa course à 10’’63 de Lagos).

Les apprentis sorciers ont doublement échoué. Cette fois-là… Et les autres ??? Car à 33 ans, Blessing Okagbare affiche une très longue carrière. Première médaille olympique, l’argent à la longueur, en 2008, à 20 ans seulement. Suivie par deux podiums au Championnats du Monde de Moscou, en 2013, l’argent à la longueur, le bronze sur 200 mètres.

A Tokyo, elle dispute ses 4èmes JO, et c’est sur le 100 mètres qu’elle s’est qualifiée. Elle pointe alors au 9ème rang mondial.

Comment cette affaire a-t-elle débuté ?

La plainte déposée à Manhattan contre Eric Lira est appuyée par un rapport rédigé par Ryan Serkes, un agent du FBI, qui a mené l’enquête. Il y apparaît ainsi que l’affaire Lira débute par l’information donnée au FBI par une personne dont l’identité n’est pas révélée. Cette personne, proche des deux athlètes, aurait été chargée par celui qui est désigné dans le rapport, comme « athlète 2 », (il n’a pas encore été identifié par le grand public), de récupérer les 12 et 13 juillet 2021 dans son appartement de Jacksonville des affaires personnelles et de les transférer dans un garde meuble. L’athlète est alors à l’étranger, s’entraînant pour les JO de Tokyo.

Cette mystérieuse personne découvre alors un paquet provenant d’Eric Lira, qui contient une boîte d’une hormone de croissance, la Xerendip Somatropina injectable fabriquée au Mexique. Dans un sac, ce sont trois ampoules d’IGF, (Insulin Growth Factor), qu’il trouve. Et également un autre flacon de Somatropin, sous la marque d’Humatrope, et une seringue préremplie d’EPO.

Un véritable arsenal de produits interdits que cet informateur prend en photos, qu’il transmet ensuite au FBI. L’enquête est alors lancée, avec dans la foulée, le contrôle positif de Blessing Okagbare du 19 juillet, son interdiction de disputer la demi-finale des JO, son retour aux Etats-Unis début août, et l’interception de ses messages, dévoilant sa collaboration avec Eric Lira.

Eric Lira, ancien sprinter de 41 ans a évolué à l’Université de El Paso, fréquentée également par Blessing Okagbare entre 2008 et 2010. Officiellement, Eric Lira se présente comme un kinésiologue et naturopathe, et il est propriétaire de Med Sport LLC, une société basée à El Paso au Texas.. Ilintervient également depuis 2016 au Mexique, à Juarez, une ville frontière d’EL Paso, au sein de « Avanti Health Care Svc », une société basée en réalité à New York.

Blessing Okagbare sous les couleurs de l’Université d’El Paso

En résumé, un écran de fumée pour créer diversion sur la réalité du travail d’Eric Lira ? La justice new yorkaise devra maintenant trancher sur les accusations portées à son encontre, qui pourraient lui valoir 10 ans de prison.

Pourquoi une telle affaire est-elle possible ?

Par l’application du « Rodchenkov Act », adopté aux Etats-Unis en décembre 2020. Cette nouvelle loi permet aux Etats-Unis de s’attaquer à l’entourage des sportifs accusés de dopage, aux personnes qui agissent dans le domaine du dopage et qui influencent ainsi une compétition majeure. En l’occurrence, l’enquête du FBI démontre qu’Eric Lira a participé au dopage de plusieurs athlètes qui se préparaient pour les Jeux Olympiques de Tokyo.

Qui sont les athlètes dopés par Eric Lira ?

A ce stade, la seule identité connue est celle de Blessing Okagbare. Et les spéculations vont bon train sur le nom de celui que le rapport désigne comme « Athlète 2 ». Les SMS de Blessing Okagbare l’évoquent plusieurs fois, lui aussi à la recherche de produits interdits pour booster sa préparation, également dès le mois de novembre 2020. Encore en demande en juillet 2021, car souffrant d’une blessure. C’est dans son appartement de Jacksonville que l’informateur du FBI a découvert les paquets de produits interdits, qu’il a photographiés et dévoilés ensuite au FBI.

Fait-il partie du groupe d’entraînement de Rana Reider, le coach de Blessing Oakagbare ? C’est l’hypothèse la plus plausible pour les initiés, et les journalistes américains de Lets’Run ont ainsi passé au crible les membres de ce groupe. Et identifié deux athlètes, victimes de blessure, le Jamaïcain Tyquendo Tracey, qui n’a pas disputé les JO sur blessure, et le Britannique Adam Gemili, qui s’était blessé pendant les JO.

Blessing Okagbare participera-t-elle à la découverte de l’identité des autres athlètes dopés par son mentor, Eric Lira ? La Nigériane n’a en réalité contribué à l’enquête du FBI que contrainte par les demandes des douaniers américains, qui ont pu analyser son téléphone. Au contraire, elle avait obstinément refusé de collaborer avec les enquêteurs de l’Athletics Integrity Unit.

Elle a effectué son seul commentaire officiel sur cette affaire en septembre 2021, et via twitter : « Avec mes propres mots, et à mon propre rythme. Quand il sera temps de dire quelque chose, je le ferai, et cela vaudra d’attendre… »

Jimmy Vicaut n’est plus membre du groupe Reider

Jimmy Vicaut avait intégré le groupe Reider, à Jacksonville, à la fin 2019.  Début juin 2021, il prenait le chemin du retour de la France, en vue de sa qualification pour les JO de Tokyo, où il allait sortir par la petite porte, éliminé en demi-finale du 100 mètres.

Ces deux années passées en Floride n’ont guère été concluantes pour le sprinter. Le recordman d’Europe (9’’86 en 2015) s’exilait après une saison 2018, où il avait couru en 9’’91. Les deux saisons suivantes, certes perturbées par le COVID en 2020, il plafonnait en 10’’02 en 2019 et 10’’06 en 2020.

En cette fin d’année 2021, Jimmy Vicaut a annoncé officiellement qu’il ne retournerait pas aux Etats, et s’installait à Padou en Italie aux côtés de Marco Airale. Ce tout jeune coach de 31 ans a évolué deux ans à Jacksonville, comme assistant coach de Rana Reider, dans cette période où il est devenu une référence mondiale, avec sous sa houlette, André De Grasse, Adam Gemili, Trayvon Bromell, Omar Mc Leod, Christian Taylor, et précédemment Dafne Schippers.

Mais les donnes se sont brutalement délitées pour Rana Reider, d’abord avec l’affaire de dopage de Blessing Okagbare, qu’il a coachée plusieurs années, et ensuite par une accusation de harcèlement sexuel d’athlètes féminines de son groupe.  

La fédération britannique d’athlétisme avait d’ailleurs invité Adam Gemili et Laviai Nielsen, à ne plus rejoindre le groupe Reider, officiellement, le temps que les investigations pour l’harcèlement sexuel soient terminées. Un doigt pointé sur Rana Reider, qui avait été coach national de sprint et relais pour le Royaume Uni entre 2012 et 2014. Toutefois Adam Gemili et Laviai Nielson ont décidé de poursuivre leur collaboration avec Rana Reider, acceptant en conséquence la perte de leur financement de l’Etat.

Textes : Odile Baudrier

Photos : D.R.