Patricia Djaté demeure la détentrice du record de France du 800 mètres, avec 1’56’’53 établi en 1995. Une performance minutieusement préparée sous la houlette de Richard Descoux, son coach, qui avait bâti une méthode basée sur le découpage de la distance en segments de 200 mètres, pour favoriser une fin de course rapide.

Patricia Djaté

Patricia Djaté

C’est avec une certaine délectation que Richard Descoux s’est plongé dans les carnets compilant la préparation de Patricia Djaté pour retrouver les chiffres précis qui retracent la belle carrière de l’athlète qu’il a amenée à onze records de France entre 1995 et 1999. En s’appuyant sur une méthode spécifiquement développée pour sa protégée et s’adapter à ses qualités physiques.

Une rapide consultation lui a permis de retrouver les chronos détaillés qui avaient amené Patricia sur la ligne d’arrivée du Meeting de Monaco en 1’56’’53, record de France encore en vigueur à ce jour. « Sur la course Record de France et sur ses meilleures courses, on était toujours partis sur un premier 200 m en 27’’5, un deuxième 200 en 29’’11, puis 30’’ pour finir en 29’’5. C’était les chiffres établis à chaque fois car Patricia n’était pas une fille très rapide, elle ne pouvait pas tenir en partant en 25’’6 ou 25’’5. Surtout qu’à cette époque très spéciale en termes de dopage, les filles partaient souvent en 25’’. Patou ne pouvait pas tenir, elle avait donc le désagrément de se faire passer au bout de 100 mètres… »

Seulement 2 secondes d’écart entre les deux 400 m

On se souvient que Patricia était une athlète régulière, elle n’était pas du style à se placer en queue de peloton et à accélérer brutalement « Elle courait vraiment au train. On était partis du principe qu’il fallait qu’on ait seulement 2 secondes d’écart entre les deux 400 m. Si tu passais en 58’’, tu finissais en 1’58’’. Et on avait pour base d’avoir très peu de différences de rythme dans les différents 200 mètres. On essayait malgré tout de passer aux alentours de 57’’-57’’5 au 400 m, jamais plus vite, et d’essayer d’améliorer le deuxième 400 m. Je pense que Patricia aurait pu encore gagner 1 seconde, et elle aurait gagné cette seconde dans les derniers 200 m. Le principe était que entre le 400 m et le 600 m, il fallait rester aux alentours de 30 secondes pour bien garder une énergie de vitesse terminale. La vitesse terminale se situait aux alentours de 29’’-29’’5. J’aurais aimé travailler avec elle pour faire descendre cette vitesse terminale. En descendant à 29’’ ou 28’’5, le chrono final passe à 1’56’’ ou 1’55’’5. »

Comment le coach avait-il bâti cette méthode de découpage en 200 mètres ? « La méthode avait été bâtie par rapport aux qualités de l’athlète. Patricia valait 52’’9 au 400 m, ce qui n’est pas extrêmement rapide. Si elle avait valu 1 seconde de moins, c’est sûr que la réserve de vitesse avec laquelle elle serait passée au 1er 400 mètres lui aurait permis d’aller plus vite. Par contre, elle tenait très bien au train. D’ailleurs, elle aurait dû faire moins de 4 minutes au 1500 m en vieillissant car elle était capable de tenir des tempos élevés assez longtemps. Pour preuve, son record de France du 1000 m qui tient encore était autour de 2’30’’ alors que le record du monde était à 2’29’’ : elle était donc mieux placée sur le 1000 m que sur le 800 m par rapport à Mutola. »

Caster Semenya, le 200 m en 27 »2, c’est impressionnant

Récemment, après la performance de Caster Semenya à Doha, les analyses se sont focalisées sur son chrono de 13’’6 réalisé dans son dernier 100 mètres. Richard Descoux ne dissimule pas que ce chiffre lui paraît impressionnant : « Cela fait un 200 mètres en 27’’2. C’est quelque chose que Patricia n’aurait jamais pu faire. Si on passe comme Patricia en 1’27’’ au dernier 600 mètres, et qu’on court le dernier 200 m en 27’’2, tu finis en 1’54’’… Il y a pas mal de filles qui peuvent passer en 1’27’’ mais il n’y en a pas beaucoup capables de finir en 27’’2. A part les chargées de l’époque… Cela se compte sur les doigts d’une main. Un chrono en 27’’, ce n’est pas un chrono pour finir pour des filles ! Les mecs en 1’44’’ finissent en 26’’. Ou alors il faut être partis très lent et faire un negative split. Par exemple en championnat en série, en 1’3’’-1’4’’, tu peux finir en 27’’2, à condition tout de même d’avoir une réserve de vitesse très importante. »

Mais en réalité, ce chrono sur l’ultime 100 mètres n’est pas un repère qu’utilisait Richard Descoux dans sa programmation d’entraînement. « Je chronométrais toujours les derniers 200, plus que les derniers 100 mètres. D’abord parce que sur un plan pratique, ce n’est pas si facile de repérer la ligne du 100 mètres depuis les tribunes. Mais surtout parce que ce qui m’intéressait était le dernier 200 mètres. A l’entraînement, on faisait des séries où ça n’allait pas vite dans la première moitié, et dans le dernier 150 ou 120 ou dernier 80, ça accélérait, pour mettre l’accent sur la fin de course. »

Le départ rapide ne réussissait pas à Patricia Djaté

Cette méthode du 4 fois 200 mètres avait été bâtie au fil des années, après observation des résultats de Patricia dans différentes compétitions : « On a essayé plusieurs méthodes. Celle du départ rapide dans le premier 200 mètres, avec un passage en 56’’. Cela lui était arrivé plusieurs fois en meeting, mais cela n’avait rien donné, elle s’était étouffée en 1’02’’ dans le dernier 400 mètres. Avec un passage en 26’’ au 1er 200 m, elle suivait avec 30’’-30’’, pour pointer en 1’26’’ au 600 mètres, puis ça s’éteignait avec le dernier 200 mètres couru en 32’’-33’’. Au bout, le chrono est de 1’59’’ ou 1’58’’ et quelques.

On a donc décidé de travailler sur l’économie énergétique sur les premiers 200 mètres. Car si tu démarres le système lactique très fort dès le début, il met un temps fou à se tamponner, tu commences à avoir très mal aux jambes, tu risques d’avoir encore de l’acide lactique dans les pattes au 600 m, et donc tu ne peux plus accélérer, tu ralentis pour le dernier 100 m, les appuis passent en arrière. Alors que si tu démarres plus lentement, je parlais à l’époque d’endurance basique, si tu remplis la bouteille doucement, tu peux tamponner le plus longtemps possible le lactique, et cela permet de garder ta réserve de vitesse. Nous, on remplissait la bouteille lentement, elle avait très mal en fin de course comme les autres, mais elle pouvait supporter l’augmentation de souffrance lentement. Alors que si dès le départ, tu mettais le système lactique à fond, entre le 400 et le 500, tu commences à avoir très mal aux jambes. Et quand tu arrives au 100 m, tu ralentis, les appuis passent en arrière. »

A l’arrivée, tu es à 4 pattes

Alors, quelle technique d’entraînement Richard Descoux avait-il développée pour travailler le dernier 200 mètres ? «On travaillait sur la fatigue, notamment en faisant une séance le matin et une séance lactique l’après-midi, la même journée. On travaillait aussi sur de la pré-fatigue dans la séance. Par exemple, elle enchaînait 2 fois 400 en 58’’-59’’, et elle finissait 250-150 à fond. A l’arrivée, tu es à 4 pattes, mais tu optimises dans tes réserves sur la fatigue des 400.

On programmait aussi des 300 m de plus en plus rapides, avec 1’45’’ au début, puis 1’40’’ à la fin, avec des récupérations. On ne jouait pas sur la récupération, on jouait sur l’accumulation de fatigue. Souvent quand la séance avait été bonne, et qu’elle pensait avoir fini, je lui demandais de repartir au  120 ou au 80 m, pour une séance à fond. On allait chercher en énergétique et en psychologique des ressources pour se faire mal. »

Richard Descoux avait structuré sa méthodologie à partir des repères donnés par les lactates : « On avait à plusieurs reprises effectué des prises de lactates. On s’était aperçus qu’entre le 600 m et l’arrivée, il n’y avait aucune différence sur le lactate, car en utilisant le système du découpage en 200 mètres, le lactate montait seulement après l’arrivée. Alors qu’en démarrant en lactique dès le premier 200, la montée lactique se faisait au 400 m ou au 450 m : il fallait alors la supporter et se dire qu’il fallait tenir 300 ou 350 mètres. En fait, à Toulouse, j’avais fait des tests sur mon groupe d’athlètes : ils étaient partis pour un 800 m, et on les avait arrêtés au 600 mètres pour effectuer la prise de lactates. Et idem à la fin d’un 800 m. On avait pu voir que les doses étaient les mêmes : ce que tu dépenses au 600, tu l’as dans les pattes jusqu’à l’arrivée, ça ne charge pas plus : si tu as bien géré les 600 ou 650, tu ne reviens pas sur le système lactique, tu reviens sur le système de vitesse. »
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Une fois ces bases scientifiques posées, l’entraîneur utilisait surtout les sensations et le feeling pour évaluer l’aisance de l’athlète durant la séance : « Tu vois comment le corps se déforme. Quand l’athlète passe de cycle avant à cycle arrière, que le corps se cambre, que les bras bougent moins, tu sais qu’il est en overdose, fatigué, pas adapté. »

Un record de France à sa 23ème compétition de l’année

C’est au fil des années que le technicien avait échafaudé sa méthode, à partir du terrain, d’analyses de courses. Avec deux principes solides : « Utiliser une méthode qui n’use pas les athlètes. Programmer beaucoup de compétitions. » Et Richard Descoux a cette formule : « Pour moi, il n’est pas question d’être le champion de l’entraînement. Le meilleur entraînement était la compétition.  Plus on court, mieux c’est. Ainsi pour le record de France du 800 mètres, (à Monaco le 9 septembre 1995), il s’agissait pour Patricia de sa 23ème course de l’année (séries et finales confondues) ! Cette saison-là, elle avait fait des 400, un 1500 ou 1000. Ainsi tu banalises la compétition, l’effort. Si tu cours 3 fois dans l’année, tu joues ta vie 3 fois ! Il faut se côtoyer aux adversaires pour progresser… »

Alors comment ce grand technicien juge-t-il le niveau actuel du 800 mètres ? : « C’est devenu plus humain !  A l’époque, si tu ne faisais pas 1’56’’-1’57’’, tu n’avais rien à faire dans une course. » Et quel est son point de vue sur Caster Semenya ? « Ce n’est pas nouveau ! On a eu Mutola. On l’appelait Mutolo ! Elle avait des cuisses énormes. Il faut accepter tout le monde. Il vaut encore mieux des gens comme ça naturellement, que des gens comme Masterkova qui est arrivée double championne olympique avec le dopage… »

Interview réalisée par Odile Baudrier

Photos : Gilles Bertrand