Ed Cheserek et Erik Jenkins, les deux leaders des Ducks sur lesquels tous les espoirs se portent

Ed Cheserek et Erik Jenkins, les deux leaders des Ducks sur lesquels tous les espoirs se portent

 

Eugene dans l’Etat de l’Oregon a été baptisé The Track Town. Cette ville universitaire entretient depuis 50 ans une relation passionnelle avec l’athlétisme. La ville de Salazar, de l’Oregon TC, des Ducks, la ville des sélections olympiques américaines. Visite guidée.

 
bowerman aBob et Laura Coll tiennent une petite boutique de running dans le centre commercial de Oakway Center. Sans porte ni vitrine, on y rentre de plein de pied. C’est petit, c’est cosy, un bouclard chaleureux où le propriétaire vous reçoit, les deux mains jointes avec un franc sourire.
« L’esprit Eugene, c’est ça ». En se tournant vers le mur de droite, il pointe du doigt, la première couverture de Runners’World. 1969, en noir et blanc, deux coureurs s’enlaçant à l’arrivée d’un cross. La casquette dédicacée de Salazar lorsqu’il gagne New York, de multiples photos elles aussi dédicacées de tous les milers des seventies. Il ne manque qu’un cierge pour éclairer le visage de Steve Prefontaine qui illumine ce mur dédié à l’histoire d’une ville qui voue un culte à l’athlétisme. Juste sous la caisse, encadrée sous verre, la une du journal local annonçant le décès de Bill Bowerman. Un silence passe, Bob s’attarde sur la date « déjà 6 ans ». C’était une veille de Noël.

Il faut sortir à droite et traverser le parking pour mettre le cap sur le Nike Store qui occupe l’angle du centre commercial. A droite de l’entrée, dans un corner, sorte de vestibule éclairé d’un jaune forcé, un mur est dédié à la gloire des trois hommes pères fondateurs d’une histoire, d’un mythe, « Eugene The Track Town », Bill Bowerman le coach, Steve Prefontaine l’athlète et Phil Knight le co-fondateur de Nike avec Bill Bowerman.
Au centre de cet espace, un combi Wolkswagen rutilant, remisé de neuf. La porte s’entrouve, la banquette sent le faux cuir. On s’assoie, les deux mains posées sur le volant. Il ne manque que la musique d’un Johnny Cash pour remonter le temps, pour mieux comprendre quel lien presque génétique, quelle fibre magnétique, cette ville de l’Oregon entretient avec son passé, pour nourrir un tel présent, une ville qui dans ses veines fait circuler les cellules souches de l’athlétisme.

O comme optimisme, O comme obsession, O comme orgueil, O comme opportunité, O comme hOnneur

Retraversons la rivière Willamette, à l’angle de Coburg et de la 4ème, à droite, une grand fresque donne le ton «Bienvenue à Eugene, The Track Town ». Puis il faut descendre jusqu’à la 14ème et tourner à gauche pour rentrer dans le campus de l’université de l’Oregon et rejoindre le stade Hayward portant le nom d’un entraîneur qui, durant près d’un siècle, posa son empreinte sur cette piste en cendrée.

Ed Cheserek et Erik Jenkins la nouvelle vague du demi fond universitaire US

Ed Cheserek et Erik Jenkins la nouvelle vague du demi fond universitaire Ute en cendrée.

Le stade même rénové pour la tenue des Mondiaux juniors en 2014 a gardé un certain charme, celui de ses débuts avec ces tribunes en bois peintes en vert construites dans les années 20.

C’est donc là qu’est né un esprit pour certains, un mythe pour d’autres, des légendes, c’est une évidence. Au cœur d’une université où chaque étudiant ne se risquerait pas à déambuler dans ces allées paisibles et arborées sans porter sweat, polo ou tee-shirt frappé du O comme Oregon comme marque d’attachement et de ralliement à cette prestigieuse académie. Comme une cible à atteindre, comme une porte d’entrée vers l’excellence, O comme optimisme, O comme obsession, O comme orgueil, O comme opportunité, O comme hOnneur. Le O que portent Ed Cheserek le Kenyan recruté par l’université déjà 6 fois champion NCAA et Eric Jenkins, le blond que l’on annonce déjà comme le futur Galen Rupp. 7’44’’91 sur 3000 m l’an passé, les espoirs sont légitimes. Leaders du groupe demi-fond des Ducks, amis ou ennemis… ? La presse s’en lèche déjà les doigts d’une histoire écrite à l’avance, le blanc, le noir, complices dans la vie et sur la lice, fragile symbole d’une Amérique qui soigne encore et toujours les plaies d’une multiracialité souvent brutalisée et mal affirmée.

16 heures, fin d’entraînement pour un lanceur de disque répétant ses gammes dans sa cage, quelques hurdleuses mal en jambes et des coureurs nonchalants. Deux jeunes filles à demi nu sortent en piaillant d’une séance de cryothérapie. Le temps est frais malgré un vif soleil qui réchauffe la statue de bronze de Bill Bowerman. Le vieux sage veille sur les lieux non loin de la ligne des 100 mètres. Un coureur passe et lui touche le bras.

La statue de Bill Bowerman gardien du stade de Eugene

La statue de Bill Bowerman gardien du stade de Eugene

C’est en 1948, à la retraite de Bill Hayward, que Bill Bowerman, un ancien miler qui a tâté du ballon ovale, casque de cuir sur la tête, prend les commandes des lieux. Son charisme, son ingéniosité, sa science de l’entraînement vont rejaillir sur ce campus où déjà, on tire le meilleur d’une élite estudiantine intégrée, entraînée et éduquée au sein des Ducks. Dans certaines biographies, la phrase revient en filigrane pour évoquer la personnalité de cet entraîneur : « Il était fait pour aller vers les autres et pour donner aux autres ». Les statisticiens qui hantent et gravitent dans les méandres de l’athlé lui attribuent des titres NCAA par dizaines, des olympiens, des records, des SUB 4. Il aura également le génie de comprendre quel intérêt pouvait avoir la course à pied pour la santé, son livre sur le «jogging » sera sold out avec un million d’exemplaires vendus.

Dans une Amérique entreprenante, Bill Bowerman est bien dans son temps. L’homme au petit chapeau est également un bricoleur rusé et inventif. Avec l’un de ses anciens élèves, Phil Knight, il crée la société Blue Ribbon Sports. Son obsession, concevoir la chaussure parfaite qui n’existe pas encore. Il crée la Pre-X une pointe ultra légère puis la Boston Shoe, la première chaussure de marathon. En 1971, la société BRS est débaptisée, Nike voit ainsi le jour et en 1972, le grand Bill en apprenti sorcier crée dans sa cuisine la célèbre semelle waffle en fondant une gomme faite maison dans un moule à gaufre. Recette miracle que son associé Phil Knight en businessman formé aux nouvelles lois du marketing va exploiter dans un monde global.

Bill Bowerman lors d'une rencontre en 1991

Bill Bowerman lors d’une rencontre en 1991

C’est ainsi que le puzzle se met en place, qu’une multinationale naît, que la grosse virgule Nike vient surligner la mode du jogging et que germent les premiers embryons du sponsoring moderne. Bill Bowerman était l’inventeur, Phil Knight en sera le marchand. Et pour promotionner sa marque, ils créent ensemble l’Athletic West regroupant le bottin mondain du demi-fond américain qui, par la suite, deviendra Nike International. La conquête de l’Est peut débuter. A l’époque l’explication que nous avions obtenue du boss fut celle-ci : « Nous avions réservé la quatrième de couverture de Sports Illustrated pour une année. Nous avons supprimé ce budget et nous l’avons consacré au club ». Et le premier coureur à porter la virgule sur la poitrine sera Steve Prefontaine. L’autre pierre angulaire d’un empire Nike en fondation, d’une ville cultivant avec dévotion la mémoire de cet athlète trop beau, trop doué, décédé tragiquement comme James Dean d’un accident de voiture à l’âge de 24 ans. Une légende, un mythe, un artiste des pistes dont les petites phrases ont traversé le temps et enrichissent encore la mémoire athlétique. Sur sa pierre tombale, on vient se recueillir comme certains fans le font encore au Père-Lachaise sur la tombe de Jim Morrisson. On y laisse une médaille glanée sur un marathon, un dossard, des fleurs qui fanent trop vite, des petits mots pliés en quatre. Sur la plaque de marbre rivée dans la roche est gravé : « On ne t’oubliera jamais ».
Chaque année, le Prefontaine Classic, meeting de la Diamond League qui fut créé par Bill Bowerman lui-même, affiche sans trahison et par fidélité l’éternel portrait du coureur moustachu, la mèche en épis, regard évangélique, bouche mordante et sexy. Il y a encore peu, en ouverture de ce meeting, on appelait à une minute de silence pour célébrer la mémoire du défunt coureur que l’on surnomme désormais PRE pour désigner celui qui incarne l’esprit d’une ville qui a fait naître une économie du running florissante.

Une compétition où joies et drames nés de la fameuse règle de 3 nourrissent l’histoire d’une ville

Eugene, “The Track Town”, le slogan n’est pas usurpé. La ville vit pour l’athlétisme avec cette capacité hors du commun à se mobiliser pour organiser des évènements tels que les championnats du monde juniors, c’était l’an passé. Les Mondiaux 2020 lui ont échappé mais en 2016, pour la sixième fois depuis 1972, cette ville de 100 000 habitants se mobilisera pour accueillir à nouveau les sélections olympiques célébrant pendant neuf jours, une compétition où joies et drames nés de la fameuse règle de 3 nourrissent l’histoire d’une ville vouée à l’athlétisme. Alberto Salazar, Lisa Martins, Ashton Eaton, Galen Rupp, Matt Centrowitz sont sortis de ces flammes, le 0 de l’Oregon sur la poitrine flattant la fierté d’une université, d’une ville, d’un Etat.

Sur la piste du Hayward Stadium, le portrait de Bowerman s’imprime désormais en jaune sur fond vert, les couleurs des Ducks. Le visage penché, le regard en coin, comme un clin d’œil pour ces jeunes étudiants apprentis milers où pour les membres de l’Oregon TC, club à la française réunissant élites professionnalisées et populaires et engagé dans l’organisation des évènements locaux et dans le recrutement des bénévoles dévoués et enjoués. Le décathlonien Ashton Eaton en est le fer de lance aux côtés désormais de l’Ethiopien Mohammed Amman, champion du monde du 800 mètres. La devise de Bowerman était simple : « Ce que vous réaliserez par vous-même jeune vous servira toujours pour réussir votre vie d’adulte ». Steve Prefontaine avait une autre devise : « Courir est un art ». A Eugene, courir est un art de vivre.

> Texte et photos Gilles Bertrand

Les coureurs de l'université de Eugene dominent chaque année les compétitions NCAA

Les coureurs de l’université de Eugene dominent chaque année les compétitions NCAA

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